tristan klingsor

  • Tristan Klingsor

    Le chef d'orchestre

    Le chef d'orchestre à perruque blanche
    Et menton mal rasé bleuté de barbe grise
    A troussé la dentelle de sa manche
    Pour humer une dernière prise.

    Il a cogné sur le pupitre à musique
    Son minuscule bâton d'ivoire;
    La contrebasse a rajusté ses bésicles
    Et les danseurs les roses de leurs habits noirs.

    Voici que les archets réveillés vont et viennent
    Pour jouer de vieux airs oubliés,
    Et les violons avec leurs danses anciennes
    Font courir les petits souliers.

    Les cavaliers se penchent un peu
    Sur les épaules émergeant des velours
    Et murmurent de tendres aveux
    Et des propos spécieux d'amour.

    Les tailles souples se ploient,
    Les mains se serrent plus doucement
    Et sous les flottantes cravates de soie
    Battent plus fort les cœurs des amants.

    Mais comme le chef d'orchestre comique et discret
    A cessé de gesticuler en mesure,
    Les petits souliers s'arrêtent à regret
    Et les couples s'en vont dans les embrasures.

    C'est l'heure où les amoureux demeurent songeant
    Et chuchotent tout bas dans l'ombre des croisées:
    Le chef d'orchestre en sa tabatière d'argent
    A repris du fin tabac d'Espagne à priser.

    in Humoresques (Biliothèque du hérisson - Ed. Edgar Malfère - Amiens, 1921)

     

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