uchronie

  • Le temps imaginaire!

    Les cours et conférences de la semaine dernière ont à nouveau suscité chez moi la réflexion sur le temps, sur ses paramètres, ses correspondances et, surtout, sur la manière dont l'être humain se le représente, depuis la simple vision cyclique jusqu'à la fusion bergsonienne avec l'espace en passant par la ligne du temps. Et si les choses n'avaient pas été ce qu'elles ont été? Drôle de question... sans doute...! Quelques éléments pour amorcer une réflexion!

    Nous sommes familiarisés depuis longtemps avec le principe de l’utopie. Le mot lui-même, créé par Thomas More en 1516 pour servir de titre à son célèbre livre Utopia est constitué du u- privatif suivi de topos qui signifie le lieu. Il s’agit donc d’un récit qui se déroule en un lieu imaginaire, distillant, avec fantaisie ou sérieux, des modèles de sociétés imaginaires. Les très célèbres aventures de Gulliver en sont un exemple parlant, au même titre que le fameux et terrifiant 1984 de G. Orwell ou encore la nouvelle nommée Le Dépeupleur de Samuel Beckett.  

    Le terme uchronie est beaucoup moins familier à nos oreilles bien que de nombreux films de science fiction en utilisent le principe. Au lieu du lieu inconnu de l’utopie, c’est le temps qui est en jeu ici. On dira qu’il s’agit d’une évocation imaginaire dans le temps. Il s’agit de prendre comme point de départ une situation historique existante et d’en modifier l’issue pour imaginer les différentes conséquences possibles. Changer le cours du temps et les effets des causes permet de découvrir un temps parallèle résultat de l’effet domino (ou effet papillon) de la transformation  d’un fait historique.

     

    Effet domino

     

    Le mot est inventé en 1857 par Charles Renouvier qui l’utilise pour intituler son livre Uchronie, l’utopie dans l’histoire. Il s’agit donc d’un néologisme du XIXème siècle qui n’a intégré les dictionnaires que depuis quelques années. Le principe cependant est très ancien et semble remonter à l’antiquité, chez Tite-Live et son histoire de Rome. La fameuse réplique de Blaise Pascal assurant que si le nez de Cléopâtre avait été plus court, toute la face du monde aurait été différente en est la plus célèbre illustration.

     

    Blaise Pascal

    Blaise Pascal (1623-1662)

     

    L’encyclopédie en ligne Wikipedia en propose une définition générale que voici : « Récit se déroulant dans un monde en tout point similaire au nôtre jusqu’à un certain événement, qui lui, diffère de ce qui s’est produit tel que nous le connaissons. C’est ce qu’on appellera par la suite un événement divergent. Ce récit devra, par ailleurs, s’intéresser de manière substantielle à cette nouvelle histoire ». Cette définition a le mérite de faire disparaître les récits de voyages dans le temps et des mondes parallèles qui sont tout de même une grande part de la littérature de science fiction. Conservant de la sorte une réflexion plus profondément historique et écartant les interventions extra humaines, l’uchronie médite donc sur les nombreuses variantes que l’histoire aurait pu produire.

     

     

    Ligne du temps

     

    Ainsi, chaque événement historique aurait pu être différent. La logique de cause à effet n’en est pas pour autant mise à mal. Si la cause change, l’effet produit est différent et influe de manière considérable sur la suite des temps. L’uchronie se présente donc comme un temps qui n’a pas eu lieu, mais qui aurait pu se produire. Pour rester encore un peu dans le sujet d’hier, qui ne s’est jamais demandé ce qui serait advenu si Pilate n’avait pas livré le Christ aux juifs ? Il est fort probable que tout le destin du christianisme ait été différent. En effet, si la force de la Foi vient de la vie et de la mort de Jésus sur la croix ainsi que de sa résurrection, que serait devenu cet homme et la pensée qu’il véhiculait s’il n’était pas mort en martyr avant de ressusciter le troisième jour . Il n’aurait alors été qu’un prophète parmi d’autres et le Messie n’aurait pas été incarné en sa personne… cela donne le vertige. 

     

    De même, dans un domaine plus familier aux lecteurs de ce blog, que se serait-il passé si Mozart avait vécu jusqu’à soixante cinq ans comme Jean-Sébastien Bach ? La réponse est impossible à donner de manière définitive, mais il est fort probable que, au regard de ses dernières œuvres impliquant sa propre vision du monde de manière inédite, il ait encore plus clairement annoncé le romantisme. Il aurait alors vécu à la même époque que Beethoven et Schubert, cela laisse rêveur… Et si ce Beethoven n’était pas devenu sourd… ? Et si Schubert avait vécu lui aussi au-delà de ses trente et un ans… ? A bien y réfléchir, l’histoire est faite de l’accumulation de destins individuels qui décident d’une évolution particulière de la civilisation et de sa culture.  

     

    Est-ce à dire qu’il y a une force supérieure pour diriger les événements ? La question mérite d’être posée. Ce n’est pas moi qui y répondrai. C’est vrai que la notion de la divinité qui gouverne le destin du monde est tentante, mais que fait-on alors de la notion de libre arbitre accordée à l’homme ? Qu’est-ce qui pousse l’homme à prendre telle ou telle décision qui oriente son propre avenir et parfois celui de son entourage, voir celui du monde entier ? C’est sans doute un ensemble de convictions, de réflexions, de balance entre le pour et le contre mais aussi d’instincts. C’est aussi souvent le résultat d’une pression extérieure, qu’elle soit culturelle, politique ou d’une autre nature encore. Mais on se plait à penser que l’homme n’est pas maître de tout. La mort prématurée de Mozart ou de Schubert n’est pas de leur ressort direct. On pourrait dire que s’ils n’avaient pas fait ceci ou cela, ils auraient vécu plus longtemps, que si Beethoven ne s’était pas exposé à un courant d’air, il n’aurait pas pris froid, donc…etc., on peut tout imaginer et créer ainsi de nombreuses histoires parallèles qui font rêver. 

     

    Halte là ! À ce petit jeu, on se déconnecte de la réalité et on finit par penser que l’histoire ne s’est pas déroulée comme elle le devait. On se met alors à fabuler et à induire des théories fumeuses On insère, dans une science de l’observation de faits des notions toutes personnelles qui n’ont rien à y faire et on reconstruit un monde qui nous semble idéal. Nous passons alors à côté du but de la connaissance de l’histoire. Nous devons apprendre à ressentir les choses comme elles se sont effectivement passées et c’est de cette étude que nous devons tirer les leçons permettant la construction d’un futur qui lui est réellement à faire. Peu importe finalement ce qui se serait passé si les choses s’étaient déroulées autrement. L’exercice vaut surtout pour ce qu’il a de dépaysant, de divertissant et d’onirique. Lorsque de grands historiens ou penseurs se prêtent au jeu, cela peut être passionnant… au même titre que les modèles de l’utopie.

    Lien permanent Catégories : Général 0 commentaire