vasileva

  • Un sacré tempérament !

    Comme je l’avais annoncé récemment, le premier concert de l’année 2017 à l’U3A de Liège accueillait la jeune pianiste Darina Vasileva, une musicienne exceptionnelle dont vous pourrez (re)lire le parcours en cliquant ICI. J’attendais beaucoup de sa prestation, car, l’ayant entendue à plusieurs reprises comme étudiante, d’abord, puis à quatre mains avec Peter Petrov, j’étais convaincu d’être en présence d’un incroyable potentiel doublé d’un tempérament de feu. Un récital solo devait pleinement la révéler.

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    Photo Armand Mafit

    Je ne m’étais pas trompé et nos auditeurs, toujours plus fidèles et très nombreux, ont été subjugués par le programme qu’elle nous offrait, un merveilleux parcours entre Beethoven et Ravel en passant par Rachmaninov et Chopin. Elle comptait bien nous montrer les diverses facettes de son talent, de sa passion et de sa technique protéiforme.

    Pensez donc ! Le récital débutait en nous prenant immédiatement à la gorge avec la terrible Sonate « Appassionata » de Ludwig van Beethoven, une œuvre qui demande, pour le moins, … un sacré tempérament ! Composée durant les années 1804 et 1805, entre la Troisième et la Quatrième Symphonie, elle est une retombée directe de la crise de 1802 et du Testament d’Heiligenstadt. Si son titre a été ajouté plus tard par l'éditeur et n’est pas de Beethoven, on peut cependant affirmer avec Romain Rolland qu’il s’agit bien là d’un « torrent de feu dans un lit de granit », d’un des opus les plus ouvertement tragiques et techniquement difficiles de la somme des 32 sonates que les pianistes appellent le Nouveau Testament.

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    Photo Armand Mafit

    Darina Vasileva se joue de toutes les embûches techniques. Elle adopte des tempi très rapides dans les mouvements extrêmes avec un final vraiment très impressionnant. L’esprit passionné et tempétueux en est renforcé et elle nous entraîne dans sa formidable vision, hallucinée et quelques fois désespérée. C’est comme si, toute entière, elle se jetait dans une course à l’abîme dont on sait que la seule issue consiste à lutter, tel Prométhée en son supplice, jusqu’au bout contre l’effroyable destin. Le motif légendaire, formé des fatidiques quatre notes « pom, pom, pom, pom », peuple l’Appassionata de sa présence continue. Seul refuge, le mouvement lent qui s’élève comme une longue prière en forme de thème et variations dont chaque étape décline une évolution quasi initiatique. Darina offre ce havre de paix et d’espoir avec générosité et profondeur. Un excellent début de récital.

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    Tout autre esprit et tout autre propos avec la superbe Élégie op.3 de Serge Rachmaninov, première pièce issue des Cinq Morceaux de Fantaisie que le compositeur russe compose en 1892 en l’honneur de son maître Anton Stepanovich Arensky avant d’offrir à Piotr Illich Tchaïkovski les premiers exemplaires de la partition publiée. Esprit sombre, profonde mélancolie, Darina chante les superbes mélodies et les ténébreuses harmonies de Rachmaninov avec une émotion bouleversante. C’est un instant hors du temps où chacun ressent la nostalgie et l’absence. Je me suis demandé plusieurs fois si l’Élégie, pièce qu’elle avait déjà jouée lors du concert des étudiants auquel elle avait participé, résonne en elle comme un souvenir ému de son pays, la Bulgarie, de ses paysages, de sa famille… tant la sincérité du propos semble de l’ordre du vécu.

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    Photo Armand Mafit

    C’est ensuite le Chopin héroïque qui était convoqué avec l’effroyable Premier Scherzo et la géniale Première Ballade. Le Scherzo est l’une des pièces les plus sombres et les plus difficiles de toute l’œuvre de Chopin. Composé entre 1831 et 1832, il est le résultat des attitudes révolutionnaires du pianiste au moment de la rébellion des Polonais contre les Russes. Le virtuose, ayant déjà quitté Varsovie pour tenter une carrière internationale, se trouve tiraillé entre les remords de laisser les siens dans le tourment et son incapacité physique à lutter contre l’adversaire. Il épanche, selon ses propres mots, sa douleur sur son piano et nous montre que la musique peut parfois être plus forte qu’un sacrifice humain et porter haut l’idéal patriotique.

    La pièce se divise, comme souvent dans la musique du maître polonais, entre les parties extrêmes très agitées et d’une virtuosité tempétueuse et une partie centrale qui chante comme une mélodie de Bellini, un belcanto d’une profonde émotion. Véritable cœur de la pièce, ce chant exprime, une fois encore tout le mal du pays ressenti par Chopin. Un morceau de bravoure, certes, mais d’une intensité humaine magnifique que Darina Vasileva comprend naturellement. Elle structure ses plans musicaux avec aisance et surmonte haut la main les terribles difficultés, faisant, une fois de plus preuve d’un tempérament exceptionnel.

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    Photo Armand Mafit

    La Première Ballade est aussi une œuvre profondément polonaise et dramatique. Son propos, inspiré sans doute des poèmes épiques et patriotiques d’Adam Mickiewicz utilise une structure narrative différente, alliant un refrain, fil conducteur, à des épisodes en progression dramatique jusqu’à la catastrophe finale. Un grand moment de piano dont on raffole et qui met merveilleusement en valeur le virtuose. Darina a une vision parfaite de la pièce et, comme à son habitude, structure bien son propos. On sent peut-être un peu de fatigue, mais la pianiste résiste de belle manière. Ovation toute particulière du public !

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    Une heure de musique, c’est vite passé dans un tel torrent ! Déjà le récital s’achevait avec la Toccata qui clôture le Tombeau de Couperin de Maurice Ravel… une merveille ! Encore une pièce virtuose, mais avec une couleur toute différente. Les subtilités ravéliennes y sont exploitées avec finesse et brio. Œuvre intemporelle, Le Tombeau de Couperin est une allusion à la musique française de clavecin de Couperin et de Rameau, inscrivant son compositeur dans la tradition. Dans l’usage du terme Tombeau, Ravel entendait certes faire allusion à l’ancienne forme si utilisée aux 17ème et 18ème siècles, mais aussi rendre hommage, en leur dédiant chaque pièce, à quelques amis, héros tombés durant la « Grande Guerre ». Composées entre 1914 et 1917, elles furent créées en 1919 par Marguerite Long. Darina donne tout dans cette merveilleuse Toccata et termine l’un des plus marquants récitals de notre série des Concerts de l’U3A.

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    Photo Armand Mafit

    Le public acclame littéralement notre héroïne du jour qui semble ne pas revenir de cet enthousiasme et montre, à son tour, sa grande joie d’avoir joué pour nous. Il est absolument anormal qu’une pianiste d’un tel talent ait tant de peine à trouver des scènes où se produire. Une fois encore, en lui disant un immense merci et en lui promettant de la réinviter bientôt, je constate avec fierté que nos Concerts de l’U3A remplissent bien la mission que j’ai voulu leur donner : offrir une scène, un piano de qualité, un accueil chaleureux et un public enthousiaste à nos jeunes talents… c’est le moins qu’on puisse faire !

     

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