venise

  • Il Prete rosso



    Curieusement, depuis que je donne des conférences, je n’avais jamais présenté l’œuvre la plus connue de tout le répertoire musical, les Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi (1678-1741). Je dis bien la plus connue et l’une des plus populaires… dont il existerait, toute discographie confondue, plus de 500 interprétations enregistrées ! Je place cette affirmation au conditionnel car hormis des collectionneurs chevronnés et habiles, une bonne part de ces enregistrements, parfois inédits en cd et souvent résultats de productions locales, sont indisponibles dans le commerce. Mais même ainsi, on peut aisément répertorier plus de 150 versions assez faciles à obtenir !

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    J’avais donc décidé de terminer la saison des conférences de la Fnac par ce cycle de quatre concertos intégrés à l’opus 8 « Il Cimento dell’armonia e dell’ invenzione » (la bataille entre l’harmonie et l’invention) publié à Amsterdam en 1725 et qui connurent un énorme succès dès leur publication puisqu’on trouve des traces de leur interprétation dès 1728 au Concert Spirituel à Paris en 1728. Ce n’est qu’après la mort du compositeur dans la misère à Vienne en 1741 que le Prêtre roux, tel qu’on le nommait à cause de sa chevelure rousse et de son état de prêtre, qu’on l’oublia pendant longtemps. Les Quatre Saisons ne furent redécouvertes qu’en 1921, même si d’autres œuvres de Vivaldi furent connues plus tôt, dans le XIXème siècle, à la faveur de la redécouverte de Bach et Haendel.

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    Le titre étrange de l’opus qui évoque le combat de l’harmonie et de l’invention mérite quelques explications rapides. On peut s’étonner d’opposer ces deux mots en un combat puisqu’ils semblent aujourd’hui évoquer des concepts qui ne sont pas antagonistes. Mais il faut savoir que le terme « invention », tel qu’il est aussi utilisé par Bach, désigne l’art du contrepoint et de l’imitation, soit une écriture fondée sur l’horizontalité de la musique, tandis que l’harmonie est, au contraire, la science de l’enchaînement des accords, soit l’art de la verticalité (un accord étant la superposition de plusieurs sons). Le combat montre donc l’opposition entre deux types d’écritures musicales, celle héritée du passé, linéaire et contrapunctique, l’autre moderne, issue de l’affirmation théorique de la tonalité (voir le traité de Jean-Philippe Rameau), la verticalité et ses enchaînements. C’est bien le débat du temps et, à bien y regarder, on constatera dans les Quatre Saisons et dans les autres concertos du cycle que Vivaldi use des deux techniques.

    Par exemple on trouve des traces de l’« Invention » dans le superbe contrepoint des chants d’oiseaux du premier mouvement du Printemps où la musique est une superposition de trois chants différents.

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    Inversement, l’« Harmonie » est bien représentée dans le thème si célèbre de ce même mouvement ou, encore mieux, dans l’illustration des vents puissants.

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    Le thème principal

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    Les vents.

     

     



    Mais le plus souvent, c’est un savant mélange des deux techniques, qui se complètent bien sûr, que Vivaldi va utiliser. Ce qu’on nomme la mélodie accompagnée et qui, issue sans doute de la musique vocale et du bel canto italien baroque, déploie ces sortilèges formidables. Écoutez le Largo de ce même concerto pour vous en convaincre.

    Observez encore cette étrange plage immobile, Adagio molto, que constitue le mouvement central de l’Automne, fusion remarquable et audacieuse des divagations harmoniques qui donnent le sentiment du sommeil et du temps suspendu…



    Ce qui est vraiment remarquable, c’est, outre cette utilisation géniale des techniques d’écriture, l’émancipation du violoniste, véritable virtuose capable de chanter, de pleurer, de simuler l’oiseau ou le tonnerre dans une virtuosité fantastique, lointaine annonciatrice de celle de Paganini. Ici, le concerto trouve tout son accomplissement baroque. Ses lettres de noblesses sont acquises. Pas surprenant que le grand Bach, de peu son cadet, passera beaucoup de temps à copier, étudier et transcrire certains des concertos du Prêtre vénitien avant d’intégrer ses procédés en les transcendant dans ses propres concertos.

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