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  • Verdi et Macbeth

    Le 14 mars 1847, le Teatro della Pergola à Florence représentait pour la première fois un nouvel opéra de Giuseppe Verdi sur un livret de Francesco Maria Piave et Andrea Maffei d’après la tragédie de Shakespeare, Macbeth. L’œuvre qui avait été commandée pour le carnaval eut un succès retentissant, adoucissant quelque peu les « années de galère »  (ainsi nommait-il lui-même ses débuts laborieux dans le métier) du compositeur qui allait bientôt succéder, et de quelle manière, à Rossini, Bellini et Donizetti.


     

    Verdi, Giuseppe


     

    Le Théâtre Lyrique de Paris voulut reprendre l’opéra en 1865. Les exigences parisiennes obligèrent Verdi à quelques retouches dont les plus significatives sont l’ajout du fameux air de Lady Macbeth « La luce langue » au deuxième acte et le superbe ballet des sorcières au début du troisième. La version chantée en français eut moins de succès que celle produite presque vingt ans plus tôt à Florence. Ce n’est qu’en 1874, soit encore une décennie plus tard, que la version définitive de l’œuvre est interprétée à la Scala de Milan. Elle se résume en fait à la version parisienne traduite en italien.  

    Divisé en quatre actes (la pièce originale de Shakespeare en comportait cinq), Verdi et ses librettistes condensent l’action en réduisant le nombre de personnages et les intrigues superflues. Ils se concentrent sur le drame essentiel du couple infernal, allant jusqu’à mettre en évidence de manière plus forte encore que chez Shakespeare le personnage de Lady Macbeth, véritable anti-héroïne du drame.


     


    Si la focalisation de Verdi sur l’épouse terrible en fait le pôle d’attraction de l’œuvre entière, la réduction des péripéties (chez Verdi, le roi Duncan est un rôle bref et muet, par exemple) confère à la tragédie une obscurité encore plus forte. La véritable gageure résidait dans l’élaboration d’une progression dramatique continue à partir du désir de meurtre. En effet, dans nombre d’œuvres, le meurtre constitue le point culminant de l’œuvre, pas son point de départ. La difficulté de maintenir une pression constante tant dans la musique que dans l’intrigue et le chant amena Verdi à de titanesques querelles avec ses librettistes. 

    Heureusement pour nous, l’œuvre qui résulte de ce travail ardu est une des grandes réussites de Verdi. La trajectoire fulgurante des personnages, le génial ballet des sorcières qui vient juste à point pour affirmer le règne des ténèbres et l’évolution même du chant permettent une effective progression dramatique rarement  atteinte ailleurs.


     

     Verdi, Macbeth et Banquo



    Je reviendrai demain en détail sur les rapports entre Verdi et Shakespeare (la primeur de ces propos étant réservée à la conférence), mais signalons d’emblée que cette première rencontre entre le musicien et l’auteur sera une grande histoire d’amour. Suivront Otello, Falstaff, et, sans doute le plus grand regret pour nous, le projet inachevé du Roi Lear, sujet verdien s’il en est. L’univers shakespearien plaisait non seulement à Verdi, mais à tout le public romantique du XIXème siècle qui raffolait des scènes de sorcières, d’hallucinations, de désillusions profondes marquées de grandeur. Macbeth regroupait toutes ces caractéristiques et bien d’autres encore plus politiques… 

    L’autre défi de Macbeth réside dans l’absence de l’histoire d’amour traditionnelle qui peuple les opéras du XIXème siècle. La conséquence immédiate est la noirceur apparente de l’œuvre. La désillusion et le désespoir habitent la musique et tout le chat verdien en est transformé, épuré de ses ornements d’apparat. Il semble même dévoiler une part du néant, lorsque Macbeth affirme au quatrième acte : « Qu’est-ce donc cette vie ? Un vain bruit qu’un léger souffle emporte. Triste rêve ! il cesse…qu’importe ! ». Condensation des vers célèbres de Shakespeare « Eteins-toi court flambeau ! La vie n’est qu’un pauvre acteur qui s’agite et se pavane durant son heure sur la scène, et puis qu’on entend plus ; C’est un conte dit par un idiot, plein de fracas et de furie, et qui ne veut rien dire », la formule retenue par Verdi est plus fulgurante, presque nihiliste. 

    Ces vers pessimistes pèsent de tout leur poids sur l’œuvre entière. Peu de détente, aucun sourire franc, l’opéra exploite à fond ses thèmes propres ou originaux ; la soif de pouvoir, les apparences et leur interprétation, l’homme et son double, la profondeur sombre de l’âme humaine, … La musique nouvelle de Verdi est implacable. Le compositeur refusa la première interprète de lady Macbeth parce qu’elle …chantait trop bien ! Il voulait une réalité dramatique plus forte que ce qu’on avait vu jusque là. C’est ainsi que plus de cent cinquante répétitions furent nécessaires pour satisfaire le maître et habituer les chanteurs à ne pas faire un bel canto traditionnel. Lady Macbeth est un rôle très ingrat. Il demande des moyens vocaux terribles et les exploite de manière inhabituelle. L’orchestre est toujours sombre et grave, les dissonances sont légions, les timbres cuivrés de ces trombones qui sonnent la mort à toutes les scènes.


     Verdi, Macbeth Abbado, Verrett


    Dans cette optique, il est difficile de réussir un enregistrement de l’œuvre. Heureusement, la légendaire version de Claudio Abbado de 1975-76 (DGG 449732-2) regroupe presque toutes les qualités. Un orchestre parfait dans sa sombre couleur, un ballet exceptionnel d’émotion. Quant à la distribution, elle est l’une des rares à ne pas comporter de faiblesse de premier ordre. Shirley Verrett est la Lady Macbeth idéale. Elle incarne ce rôle difficile vocalement et psychologiquement avec une véracité terrible. Piero Cappuccilli est mordant mais fragile portrait réussi du roi. Quant à Claudio Abbado, qu’on attend pas toujours dans ce type de répertoire, il arrive à donner une structure particulièrement tendue à cette incontestable réussite.


     

     Verdi, Macbeth DVD DGG


    Et pour ceux qui aiment les opéras filmés hors scène et en décor naturel, cette grande version tournée…au château de Bouillon (en Belgique, si, si !) avec la même Shirley Verrett, Leo Nucci, la voix de Samuel Ramey pour un Banquo joué par Johan Leysen. Le jeu des acteurs, les éclairages et les décors nous font plonger dans l’œuvre et nous empêchent de décrocher tant la trajectoire mise en œuvre par toute l’équipe est tendue.

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