versailles

  • Le bon gouvernement



    En ces périodes d’âpres négociations politiques dans lesquelles on espère qu'il reste une part de conscience face à la situation actuelle du monde, on a tout à fait oublié les réflexions des cercles humanistes du passé s’inspirant des anciens grecs lorsqu’ils associaient la musique et les arts à la bonne gouvernance.

    Le bon gouvernement éclairé était celui qui adoptait la tempérance, l’harmonie et la concorde, toutes qualités traditionnellement attribuées à la musique. Pas surprenant, dès lors qu’elle ait souvent fait partie des allégories politiques des peintres officiels et des préoccupations des souverains de tous poils.

    Et si les premières traces de la prédisposition de la musique à apaiser et à préserver les alliances remontent à Platon (dans Les Lois et La République), on peut aisément concevoir que jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, les autorités politiques et religieuses aient mis d’énormes moyens financiers et un point d'honneur à entretenir des compositeurs et là leur commander des œuvres. Ce n’est (et encore !) qu’avec le XIXème siècle que les artistes réclameront leur indépendance face au pouvoir.  Un leurre d'abord! Car si désormais ils se sentent libres de composer et de créer ce que leur âme leur dicte, ils bénéficient encore de nombreuses commandes émanant des puissants de ce monde. Ainsi, jusqu’à nos jours, la bonne gouvernance doit également se soucier des arts pour, à travers son mécénat, offrir au monde l'exemple de leurs vertus.

    ...Et dans une certaine mesure, cela se vérifie encore dans les subsides accordés aux institutions culturelles qui, à leur tour, ont la mission démocratique de répandre largement cette culture au cœur de la société. Est-ce suffisant pour que chacun ait accès à l'art et à ses bienfaits? Sans doute non puisque beaucoup de projets de qualité doivent vivre (ou mourir) sans la moindre aide remttant ainsi en cause l'efficacité de la politique culturelle.  Vous me rétorquerez avec pertinence que lorsque Louis XIV déployait ses fastes artistiques, il se souciait peu de la diffusion de la culture. Son but était plus totalitaire... comme de nombreux autres exemples à travers notre histoire. Qu'on se souvienne de l'importance accordée à la musique par Staline...  Mais là n’est pas le propos que je veux vous tenir aujourd’hui…

    Je voulais simplement inciter le lecteur et amateur des arts à observer les raisons qui ont poussé les grands personnages historiques à intégrer la musique à leur politique. Prenons l’exemple de Louis XIV dont on sait l’énorme intérêt pour l’art et la musique. Et examinons une œuvre parmi d’autres, cette Allégorie de Louis XIV, protecteur des arts et des sciences, une œuvre du peintre Jean Garnier datée de 1672.

    Garnier, Allégorie de Louis XIV protecteur des arts et des sciences, 1672.png




    Le portrait du souverain apparaît dans un médaillon dépouillé de tout élément mythologique ou décoratif, simplement vêtu d’une armure de l’époque qui rappelle le combattant et chef des armées, l’homme qui n’hésite pas à se battre pour défendre et conquérir. Son visage bienveillant et digne est celui d’un homme dont la détermination et la connaissance des différents aspects du monde a conduit à une plénitude tant morale que physique. Le portrait est entouré des attributs des sciences et des arts qui illustrent les plaisirs de la vie contemplative et la richesse apportée par la France par le mécénat éclairé du roi.

    En bas, tout à droite, placé au pied d’une colonne, elle-même symbole de l’architecture et de la construction puissante, le buste de Minerve (elle est, dans la mythologie romaine, la déesse des arbres, des arts, des techniques de guerre  et des sciences), symbole de la force et du pouvoir, est entouré d’objets qui évoquent le savoir humain (livres, papiers divers et globe terrestre).

     

    Garnier, Allégorie de Louis XIV protecteur des arts et des sciences, 1672.png



    Les arts, les sciences et les fruits de la terre deviennent alors des images d’abondance. Avec ses petits grains réunis sous une seule écorce, la grenade symbolise l’unité de l’État garantie par Louis XIV.

     

    Garnier, Allégorie de Louis XIV protecteur des arts et des sciences, 1672 complet.png



    Mais ce sont, bien sûr, les instruments de musique qui abondent dans le tableau. Le peintre y a intégré les instruments effectivement loués par le roi qui trouvèrent leur véritable âge d’or sous son règne. Ainsi, Garnier a introduit un violon illustrant les fameux « violons du Roi ».

     

     



    Les Vingt-quatre Violons du Roi, appelés par après La Grande Bande, ou encore Les Violons ordinaires de la Chambre du Roi est une formation musicale qui de 1577 jusqu'à sa suppression par un édit de 1761 fut destinée aux divertissements et cérémonies officielles de la Cour de France. Renforcée à de maintes reprises par les 12 Grands Hautbois de la Grande Écurie, elle est le premier exemple d'orchestre formel, constitué sur la base d'un groupe d'instruments à cordes. La formation est passée à 24 violons en 1614 avec Lully. En outre, la Petite Bande est une formation musicale ayant appartenu à Louis XIV. Surnommée aussi les Petits Violons, elle fut créée en 1648 par l’incontournable Jean-Baptiste Lully qui la dirige avec une certaine sévérité, interdisant improvisations, diminutions et initiatives personnelles très courantes à l’époque. Fait rare pour l'époque, les instrumentistes sont membres quasi-permanents, ce qui permet à l'orchestre, grâce aussi au talent de Lully, d'acquérir une renommée égale aux Vingt-quatre Violons du Roi.

     

    Garnier, Allégorie de Louis XIV protecteur des arts et des sciences, 1672 détail.png



    Deux violes, une soprano sur la table et une basse à gauche sont représentées dans leurs moindres détails avec une précision bien utile pour l’histoire de la lutherie. On voit même l’archet qui semble reposer sur l’instrument. Ces violes témoignent de la grande vogue des « concurrents » des violons. Instruments devenus nobles depuis déjà bien longtemps, la viole est encore beaucoup utilisée à l’époque de Louis XIV, au moment où les plus grands interprètes français du genre comme Marin Marais (1656-1728) sont en pleine activité.

    Sur la table, derrière le violon, on distingue encore une guitare. L’instrument était très prisé à la cour et sa petite taille ainsi que sa douce sonorité en faisaient un instrument tout à fait adapté aux musiques intimes. Parmi ceux-ci, Robert de Visée (1650-1732) faisait partie du petit cercle de musiciens admis dans la chambre du roi Louis XIV et il lui prodigua des leçons puisque celui-ci, comme d'autres membres de la cour, jouait de la guitare. Voici, en guise de témoignage, un extrait de la dédicace au roi du Livre de guitare comprenant les plus belles pièces du maître : «  ...elles [les pièces pour guitare] ont eu plusieurs fois la gloire d'amuser Votre Majesté dans les heures de ce précieux loisir, ou elle se délasse de ses Augustes travaux et de ses grandes occupations qui règlent aujourd'hui le destin de toute l'Europe. » (Extrait de la dédicace au roi du Livre de guitare).

     



    Enfin, à droite du portrait, on distingue le tuyau d’un instrument à vent. ainsi qu'une poche servant de réservoir d'air. Il s’agit d’une musette de cour, instrument proche de la cornemuse à la sonorité rustique. Les musettes se sont imposées à partir de 1670 grâce à la passion des aristocrates pour les compositions pastorales et les plaisirs bucoliques de la campagne. Mais on comprendra, à la lecture de cet extrait du Traité de la musette, imprimé à Lyon en 1672 ce qui différencie la musette de cour de la musette traditionnelle ou de la corne muse: « Mais comme il fallait souffler pour jouer de cet instrument et que cette fatigue était accompagnée d'une très mauvaise grâce, afin de se rendre autant qu'agréable, on a trouvé le secret depuis 40 ou 50 années, d'y ajouter un soufflet, que l'on a emprunté des orgues, par le moyen duquel on le remplit d'autant d'air que l'on veut, sans prendre d'autre peine que celle de lever doucement, ou d'abaisser le bras qui le conduit. »



     

    La pastorale dont raffolaient les aristocrates consiste en une pièce lyrique destinée à la scène, pratiquée en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. L'esprit et les principes sont très proches de la tragédie lyrique. Elle s'en distingue toutefois par un caractère plus léger et un nombre d'actes réduit (en général trois). Elle met en scène dieux et héros de la mythologie gréco-romaine classique (d'où son nom), avec une intrigue généralement centrée sur les sentiments amoureux. Les plus connues sont dues à Lully (Acis et Galatée) et Rameau (Zaïs, Naïs etc.), mais ce genre a été pratiqué par plusieurs de leurs contemporains.

    On le voit, la guerre, l'autorité et la détermination du roi se complètent d'un grand intérêt pour les arts. C'est sans doute là l'une des raisons essentielles de l'évolution des arts officiels. Si Louis XIV aimait se mettre en scène parmi ces hautes activités, on constate cependant une grande absence dans l'œuvre de Garnier. En effet on ne trouve aucune allusion à la musique ou à l'art religieux qui, pourtant, jouait un rôle essentiel, lui aussi, à la cour. On connait la volonté d'unification religieuse et son combat contre le jansénisme et le protestantisme aboutissant à la fameuse révocation de l' Édit de Nantes en 1685. Si ces actes relèvent plus de la politique que de la foi, il ne faut pas négliger  que la monarchie de droit divin considérait que le roi, désigné par Dieu lui-même, était son "lieutenant" sur terre. L'art religieux, que ce soit la fameuse et superbe chapelle de Versailles ou les grands motets de Lully, occupait donc une place importante.

     

    Mais le tableau de Garnier, destiné à être exposé dans les parties profanes du chateau de Versailles n'évoque pas cet aspect du règne de Louis XIV. Il se présente comme une nature morte et distille son message éclairé avec une efficacité remarquable.  Mais ne nous leurrons pas. Louis XIV était un dictateur et son modèle monarchique n'est forcément plus souhaitable. Pourtant, on rêve d'un tel éclat de l'art dans nos sociétés démocratiques modernes, un art qui serait accessible à tous, un art qui ferait vraiment partie de l'éducation dès la plus tendre enfance et qui signifierait vraiment quelque chose pour l'identité de chacun... Alors, messieurs, vous qui oeuvrez à la bonne gouvernance des pays, n'oubliez pas les leçons du passé. Les arts sont l'identité d'une nation. Les cultiver et les développer sera le symbole de l'épanouissement des peuples... Un investissement qui va bien au-delà des obsessions financières et des caprices des bourses...!

     

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