vinnitskaja

  • Piotr & Co.

     

    Difficile de ne pas être enthousiaste après un festival Tchaïkovski particulièrement réussi à Liège. L’Orchestre philharmonique de Liège, sous la direction de Louis Langrée a, encore une fois, démontré sa capacité à se dépasser, à transmettre la musique du si tragique compositeur russe, à faire naître chez les auditeurs des larmes d’émotion qu’on n’est pas prêt d’oublier. 

    On peut dire ce que l’on veut, les prestations en concert de Louis Langrée sont toujours exceptionnelles. Celui qu’on aime souvent qualifier de mozartien est aussi à l’aise dans Mahler que dans Bruckner ou, comme cette semaine, dans Tchaïkovski. Ainsi, Roméo et Juliette, le Concerto pour violon et les quatre dernières symphonies étaient au programme.


    OPL Tchaikovski



     

    Louis Langrée possède un sens extraordinaire de la structure formelle des œuvres. On sent, à chaque instant, que tout est pensé en fonction de ce qui précède et en anticipation de ce qui va se passer. Les contrastes, la dynamique, le sens du rôle si particulier des cuivres dans la musique russe, le lyrisme, le tragique, les sonorités sombres, le sens de la danse, … j’en passe, tout était profondément senti. L’orchestre adhérait parfaitement à la pensée du chef. Résultat, des œuvres qui sonnent comme elles le doivent, avec simplicité, avec vérité. 

    Un certain public a coutume, comme cela a d’ailleurs toujours été le cas, de faire la fine bouche face aux œuvres exacerbées de Tchaïkovski. On dit de lui qu’il est impudique, pathétique, théâtral et qu’il ne sait ni orchestrer, ni développer. Des concerts comme ceux-ci démontrent le contraire. Sa musique est profondément tragique et la dénomination de « Pathétique » de l’ultime symphonie est due au simple fait qu’elle exprime la souffrance face à la propre mort de l’individu qu’il était. En ce sens, Tchaïkovski ne déploie pas de grande pensée philosophique comme Wagner, par exemple, et pour certains, sa musique n’est que du toc un peu kitsch et foncièrement démodée. Or, ces détracteurs grotesques n’ont pas encore compris que la vérité de l’homme transperce à chaque instant, à chaque note de ses symphonies.


    Langrée, Louis

    Louis Langrée



     

    Si on prend la peine de se demander pourquoi se succèdent de telles sonorités ou de tels rythmes, de telles dissonances ou de telles musiques de ballet, la réponse arrive immédiatement : Sonorité pour l’image des états d’âme, rythmes pour le funèbre, le fatum ou pour l’exaltation, dissonances et audaces harmoniques pour le malaise existentiel insurmontable, enfin, danse pour illustrer le mouvement des corps. Pour danser, il faut vivre, la danse est donc paraphrase de l’existence. Vue sous cet angle, la valse à cinq temps de la « Pathétique » séduit d’abord, comme l’idée de la vie, puis se met à tourner à vide insistant, en son centre sur la formule « Memento mori » (Souviens-toi que tu mourras) indication en marge de la partition à propos de l’ostinato de la timbale. 

    Car qu’on le veuille ou non, on a tous quelque chose de Tchaïkovski. Ce n’est peut-être que le simple fait d’être humain, mais est-ce si simple de l’être ? En ce sens, ceux qui se mettent à applaudir à la fin du spectaculaire troisième mouvement ne sont pas à blâmer, ils répondent à un besoin naturel … de fuite devant l’inconcevable. Je ne vous parle pas ici de ceux qui n’ont pas écouté la musique, ni de ceux qui n’ont voulu n’y rien comprendre, je vous parle de tous ceux qui trouvent dans ce mouvement un instinct de vie extraordinaire qui, de manière particulièrement sonore, affronte les coups du destin (pom, pom, pom pom, encore et toujours), le Fatum de Tchaïkovski. Ceux-là, transportés par un sursaut vital, ne veulent ou ne peuvent pas imaginer qu’après la lutte, vient l’essentiel de l’œuvre, le final lent, lugubre, bref, la mort. Car comment imaginer qu’un homme puisse décrire sa propre mort alors que l’expérience humaine ne nous fait jamais éprouver, avant l’ultime instant, que celle des autres ? C’est justement là que se trouve l’émotion la plus aboutie du compositeur. J’en entends déjà les prémices dans Roméo et Juliette, dans les grands ballets et dans les deux symphonies qui précèdent. C’est comme si toute l’œuvre de l’homme se trouvait condensée dans ces quelques trois minutes, quand le gong vient à sonner comme un glas, que les trombones et le tuba entament leur sinistre choral funèbre et que les cordes dans une lamentation se taisent les unes après les autres, comme les différents organes de l’être humain qui cessent de vivre. A la fin, il ne reste qu’un faible gémissement et les terribles pizzicati des contrebasses qui font percevoir les derniers battements d’un cœur fatigué. Quel battement sera le dernier ? Encore un, … puis un encore, à la frontière du silence qui malgré notre attente angoissée mais résignée d’encore entendre le cœur, la vie, s’arrête définitivement, laissant le public dans un silence vide. Nous somme hagards, incapables de réagir, terrassés nous aussi par cette mort vécue en direct et il faut bien l’admettre, c’est avec peine qu’il faut briser ce silence vertigineux pour remercier les musiciens et leur chef. Pas pour applaudir l’œuvre qui n’en a pas besoin. Ce serait d’ailleurs ridicule d’applaudir la mort, non ? 

    Mais pas question de laisser partir ceux qui nous ont donné tant d’émotions si fortes, ceux qui ont réussi à faire de cette extraordinaire musique plus qu’un récit pathétique, un vertige existentiel, une expérience inimaginable. C’est là que la musique de Tchaïkovski porte tous ses fruits, dans le profond ressenti de cette contradiction entre la peur de mourir et le désir de mourir, seul libérateur des angoisses. Ce n’est pas seulement « pauvre Tchaïkovski » que nous pensons à l’écoute de cette musique, c’est « pauvre de nous » ! 

    On pourrait en dire encore bien plus, mais la « Pathétique » n’était pas la seule œuvre au programme du festival. On y trouvait aussi la terrible Cinquième, sublime dans la manière dont elle fut jouée, la Quatrième, elle aussi dominée par le Fatum. Mais il y avait aussi d’autres compositeurs russes au programme.


    Vinnitskaja, Anna

    Anna Vinnitskaja


     

    La formidable jeune pianiste Anna Vinnitskaja interprétait le second concerto de Chostakovitch. Quelle fraicheur dans les mouvements rapides, quelle aisance technique dans les traits, quelle présence de piano et quelle clarté de jeu. Vraiment exceptionnel ! Mais aussi et surtout, quelle émotion dans le mouvement lent très mélancolique ! Entre ironie et tristesse, ah, ce Chostakovitch, lui aussi si dramatique ! En tous cas, Vinnitskaja est totalement libre tant face aux contraintes de l’instrument que des facettes émotionnelles de la musique. Réécouter son premier album ou sa prestation du deuxième concerto de Prokofiev au Concours Musical reine Elisabeth pour vous en convaincre à nouveau.


    Schnittke, Alfred

    Alfred Schnittke



     

    … Et Schnittke ! Quelle musique ! Je connais très bien plusieurs œuvres de lui. J’ai d’ailleurs fait plusieurs conférences sur certaines de ses œuvres (fameux Quintette, Requiem, Symphonies, …). Je ne connaissais pas bien le concerto pour alto, mais j’ai été profondément bouleversé par sa forme, par ses sonorités, par cette manière de mettre en confrontation une écriture très moderne avec des passages presque baroques. Cette musique me semble être la suite logique des douleurs de Chostakovitch. Je vais donc me procurer cette partition pour l’étudier plus profondément pendant l’été et la présenter aux cours de la saison prochaine. Antoine Tamestit est un altiste exceptionnel. Quelle justesse de son (ce qui n’est pas évident chez les altistes !), quelle vérité dans cette interprétation. Je me suis empressé d’acheter ce cd que je n’avais pas encore, je vous en reparlerai sans doute bientôt dans la discothèque idéale.


    Tamestit Schnittke



     

    Mon seul regret, dans ce festival, c’est de ne pas avoir entendu Boris Brovtsyn jouer le concerto pour violon et d’avoir raté le concert de musique de chambre du Trio Talweg que mettait à son programme le trop rare premier trio de Chostakovitch et ceux de Tchaïkovski. Mais on ne peut pas être partout à la fois… !  

    Un dernier mot sur Louis Langrée qui le mérite bien. Sans trop me mouiller, je dirai que le public liégeois a retrouvé ses couleurs grâce à lui, il n’est un secret pour personne qu’il reste aujourd’hui encore le favori des mélomanes de la cité ardente. En me mouillant un peu plus, je dirai qu’il possède des talents que les autres directeurs musicaux, sans les dévaloriser musicalement parlant, avaient en moindre mesure. Celui de la sympathique simplicité qui sied si bien à nos tempéraments liégeois, d’une part ! Celui, d’autre part, plus complexe d’un charisme qui résulte d’une alchimie si spéciale entre le travail d’analyse de l’œuvre, l’assimilation sensible du propos et la gestique de concert qui parvient à faire adhérer musiciens et public autour d’une vérité musicale qui tout en étant la sienne, est aussi la nôtre. C’est ce qui rend l’artiste modeste face à l’œuvre et vrai face à son interprétation. Pour tout cela, merci Louis … !

    Lien permanent Catégories : Musique 3 commentaires