vinnitskaya

  • Vers le nord

    Heureusement, la Norvège, cette longue et étroite terre souvent enfouie dans les brumes maritimes, n'est pas connue que pour ce terrible et aveugle meutrier qui, même sous les barreaux, parvient encore à nous horrifier par des propos insupportables. Le peuple novégien a d'ailleurs manifesté récemment avec finesse son rejet de telles idées et de tels personnages en se rassemblant, près de 40 000 personnes, pour chanter une mélodie enfantine dont le texte, détesté par le tueur, affirme son amour de la diversité des hommes. Et puis, la Norvège est un pays calme dont les plus extraordianires génies artistiques, et les plus connus, sont E. Munch, le peintre, H. Ibsen, le dramaturge et E. Grieg, le musicien.

    C'est justement Grieg que Anna Vinnitskaya avait décidé de jouer hier à la Salle philharmonique, accompagnée par l'OPRL dirigé par Patrick Davin. Je ne reviens pas sur l'éblouissante prestation de la pianiste qui a siscité l'enthousiasme du public venu nombreux pour l'occasion. Un jeu parfaitement senti, magistralement phrasé, ... bref, un moment exceptionnel. Mais piour tous les lecteurs qui n'ont pas pu venir à Liège, il sera encore possible d'écouter ce concert capté par Musiq'3 le lundi 21 mai à 14H. Pour tous ceux-là et ceux qui décideraient de placer dans leur lecteur cd ce magnifique concerto, voici quelques petites choses à côté desquelles il ne faut absolument pas passer.

    Ecrit en 1868 alors qu’Edvard Grieg n’avait que vingt-cinq ans et qu’il se trouvait au Danemark avec plusieurs amis dont le dédicataire, le pianiste Edmund Neupert, le célèbre concerto en la mineur est la seule contribution au genre du compositeur norvégien. 

    Malgré la volonté affichée du compositeur de se débarrasser de l’influence allemande subie pendant ses études à Leipzig, le souvenir du concerto de Schumann (en la mineur lui aussi) est bien présent ici. Pourtant, il est indéniable que l’œuvre est parcourue par une couleur locale particulièrement forte dans les trois mouvements qui le composent. Les danses populaires telles que le Halling et le Springar constituent d’ailleurs un matériau essentiel à l’œuvre.

    Paysage de Norvège


    Dès les premières mesures, le ton est donné. L’œuvre sera romantique, théâtrale et virtuose. Un roulement de timbale et un grand accord orchestral introduisent le premier trait du soliste en cascades descendantes. Commence alors l’exposition orchestrale qui développe la première danse en rythmes pointés typiques du halling norvégien. Il n’a pas le temps de se développer que déjà, le piano refait son entrée en reprenant la danse, plus douce et plus lyrique. C’est lui qui l’amplifie et l’anime progressivement, l’orchestre se bornant à l’accompagner discrètement.

     

     

    Grieg, premier trait du piano dans son concerto

     


     Premier trait du piano au début du premier mouvement

     

    La seconde idée, une mélodie lyrique élégiaque émerge alors aux violoncelles suivis des bois. Le piano reprend la mélodie à son compte et l’ornemente d’un grupetto (ornement qui s’enroule sur lui-même) particulièrement expressif qui rappelle une fois de plus le concerto de Schumann. La fin de l’exposition dramatise quelque peu le discours par l’irruption des trompettes et trombones qui martèlent quelques rythmes tragiques à mettre en parallèle avec les passages sombres de Peer Gynt. Le développement évolue sur le premier thème qui passe par toutes les couleurs entre une douceur que la danse cachait et une dramaturgie toujours plus forte. Le thème s’avère alors représenter les pérégrinations de l’homme à travers l’existence. Après la ré-exposition des deux thèmes (le second, dans son aspect immuable, semble représenter un idéal de paix et de lyrisme), s’ouvre la cadence de soliste, virtuose, proche de l’écriture de Liszt. Ses nombreux passages sombres montrent une nouvelle évolution du premier thème. Au retour de l’orchestre, la conclusion est proche. Un grand trait de piano achève, par une nouvelle cascade, le premier mouvement.


    Page autographe du concerto de Grieg

    Page autographe du concerto

     

    L’adagio qui suit est une merveille de poésie proche d’un nocturne. La grande phrase orchestrale a quelque chose des superbes mélodies qui rempliront Peer Gynt. Les cordes, avec sourdine, proposent un moment serein, presque un choral, comme hors du temps, terni dans son conséquent (deuxième partie) par une Catabase des bassons. La fin de la phrase est quasi liturgique, comme une prière, promesse de rédemption. Avec beaucoup d’émotion, le cor fait disparaître la phrase dans un silence tout recueilli, hésitant entre majeur calme et mineur triste. Entre alors le piano qui accentue encore l’impression de nocturne. Presque impalpable, aérien, il déploie sa rêverie au-delà de l’orchestre suspendu en notes longues tenues. Si ce n’est un passage un peu plus pathétique, l’adagio baigne dans cette lumière toute nordique pour enfin s’évanouir et laisser place au final. 

    Pas de séparation entre les deux mouvements, juste un tremplin ! Clarinettes et bassons scandent ce qui va bientôt devenir le thème du rondo final, un springar (danse sautée vive). Un grand geste du piano introduit la danse en question. Typique des danses populaires par son bourdon (voir article sur le bourdon), elle s’envole à l’orchestre et alterne avec les redites du piano. C’est dans l’agitation de la danse que tout s’arrête pour laisser place à une sublime mélodie jouée par la flûte solo (le Matin de Peer Gynt n’est pas loin). Dans un tempo apaisé, le piano la reprend et l’orne de mille façons. Instant de grâce, de libération, pressentiment de l’éternité, ce chant est interrompu par le retour de la danse et sa violence (en contraste avec le passage qui précède). Une brève cadence de soliste précède le changement de tempo qui annonce la coda finale. Quasi presto, le springar s’emporte et son changement de mesure le fait vaciller, comme si le danseur, épuisé, ne parvenait plus à tenir la cadence. La chute du piano pourrait marquer la fin de l’œuvre, mais le redressement est spectaculaire. La paisible mélodie revient, transfigurée, grandiose, comme une victoire remportée sur la vie. Tout, dans cette coda évoque les grandes formes et le piano, grandiose, lui aussi déploie son dernier trait que Franz Liszt admirait beaucoup.

     

    Liszt et ses amis au piano


     Liszt et ses amis

    Le récit de Grieg à ce sujet est éloquent : « Je ne saurais omettre un épisode délicieux. Vers la fin du final, le second thème est repris, comme vous vous en souvenez, avec une grand puissance, fortissimo. Dans les toutes dernières mesures, lorsque la première note du premier triolet – un sol dièse – dans la partie d’orchestre se mue en sol naturel, et que sur toute l’étendue du piano se déploie une série de gammes puissantes, il (Liszt) sursauta soudain, se leva d’un bond, traversa la grande salle du monastère d’un pas théâtral, le bras levé vers le ciel, et hurla littéralement le thème à pleins poumons. Et quand arriva le sol naturel, il étendit son bras d’un geste impérieux, et s’exclama : sol, sol, non pas sol dièse ! Splendide ! Voilà comment il faut faire ! Et puis pianissimo entre parenthèses : Smetana m’a fait quelque chose de semblable l’autre jour. Finalement, il retourna au piano et joua toute la fin une fois encore. Puis il dit d’une façon étrange, pleine d’émotions : continuez, je vous le dis. Vous avez tout ce qu’il faut. Ne les laissez pas vous faire peur ». 

    Le succès de l’œuvre ne s’est jamais démenti, même si elle ne figure pas souvent au programme des concours internationaux. Le lyrisme et la verve du concerto participent à l’admiration que le public nourrit à son égard. Au-delà de ces éléments, il me semble que le concerto va plus loin que la simple démonstration pianistique. 

     

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