voie ferree

  • Sur les rails!

     

    … Et pendant que les derniers préparatifs de la gare des Guillemins vont bon train, il est temps de se pencher un peu sur l’usage qu’ont fait les peintres de l’outil ferroviaire. Le sujet est si abondant que le  texte que je vous propose aujourd'hui ne peut en aucun cas être considéré comme exhaustif. Depuis l'invention du train et des gares, presque tous les peintres ont contribué à enrichir cette iconographie moderne. Les exemples que je vous montre aujourd'hui ne sont donc qu'un aperçu bien modeste.

    Il faut dire qu’avant l’invention de l’appareil photographique (la date officielle de son invention est 1839, soit dans les mêmes années que les vrais débuts du chemin de fer, mais la généralisation des appareils photos est plus tardive), c’est la peinture et le dessin qui témoignent des grands événements. Et lorsque le chemin de fer entre dans le paysage, il n’est encore qu’un inconnu pour la population. Ce furent d’immenses chantiers à travers toute l’Europe qui se soldèrent par l’arrivée sensationnelle du train dans les paysages tant campagnards qu’urbains.


     

    Dufy, Fée electricité
     


     

    Le train s’impose d’emblée comme un intrus et entre en conflit avec l’ordre des choses. Cet aspect « effrayant » du monstre de fer sera d’ailleurs évoqué dans toute une littérature fantastique romantique dont Victor Hugo sera l’un des hérauts français : « De cette chaudière, ils eussent fait un ventre écaillé et monstrueux, une carapace énorme ; de la cheminée, une corne fumante et un long cou portant une gueule pleine de braise ; et ils eussent caché les roues sous d’immenses nageoires ou des ailes tombantes ; les wagons eussent eu aussi cent formes fantastiques ; et le soir, on eut vu passer près des villes, tantôt une colossale gargouille aux ailes déployées, tantôt un wagon vomissant le feu, tantôt un éléphant, la trompe haute, haletant et rugissant ; effarés, ardents, fumants, formidables, traînant après eux, comme des proies, cent autres monstres enchaînés et traversant les plaines avec la vitesse, le bruit et la foudre » (cité par Baroli, M., Le Train dans la littérature française, Paris, Ed. N.M., 1964). 

    Une fois dépassées les craintes et la fascination de la nouveauté, le train devient un puissant agent de transformation de l’environnement physique et social. Il doit pouvoir devenir accessible à tous et ne pas rester dans l’ombre. C’est donc pour immortaliser la nouvelle invention qu’on demande au peintre italien Salvatore Fergola de représenter l’inauguration du premier chemin de fer de la péninsule italienne en 1839. Et puisque la photographie en est à ses premiers balbutiements, les peintres se voient confier la mission de témoigner le plus fidèlement de ces événements historiques.


     

    Fergolan, S., Inaugurazione della Ferrovia Napoli Portici (1839)
     Fergola, S., Inaugurazione della Ferrovia Napoli-Portici


    Si William Turner (voir le tableau présenté hier : Pluie, vapeur et vitesse, 1844) a pu utiliser le train comme moyen pour exprimer le mouvement, il change ainsi son statut de peintre romantique en prophète de l’impressionnisme. En effet, au moment où le chemin de fer prend son élan, dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’intrus qu’il était encore quelques décennies auparavant est devenu un objet familier. L’enjeu des impressionnistes est double.. Ils tentent non seulement de rendre compte de la réalité, mais aussi de la saisir dans son immédiateté et ses variations temporelles. Le train représente un aubaine pour l’étude sur la mobilité, les éclairages, la représentation de la vitesse. Ainsi, Claude Monet peint la gare Saint Lazare avec son trafic, ses fumées en se postant à tous les carrefours des voies et à toute heure. Il va même jusqu’à demander une autorisation pour planter son chevalet sur les quais de la gare. L’œuvre devient, au-delà de son génie artistique, un témoin privilégié de la vie moderne. Oui, le train est bien entré dans les habitudes des gens. Il s’est aussi progressivement intégré aux paysages. La gare représente désormais un lieu de passage, certes, mais aussi (et surtout) un lieu de vie, de rencontres et de commerce (c’est l’époque où les premières boutiques et échoppes ouvrent leurs portes dans les gares).


     

    Monet, le pont de la gare st Lazare



     

    Un peu plus tard, Pissaro choisit de peindre non pas le train, mais le Pont du chemin de fer à Pontoise, comme partie intégrante du paysage. Là encore, le peintre saisit une réalité moderne qui contribue à faire bénéficier le chemin de fer d’un statut sans marginalité. D’autre part, le train et ses accessoires génère pour l’artiste un monde nouveau à la fois réel et onirique. Ceci contribue à perpétuer jusqu’à l’aube du XXème siècle les représentations ferroviaires.


     

    Pissaro, Pont du chemin de fer à Pontoise
     Pissaro, Pont du Chemin de fer à Pontoise


    Pourtant, l’enthousiasme des peintres finit par retomber avec l’apparition de la photographie et du cinéma. Ces derniers prennent le relais de la représentation et banalisent le train tant en ce qui concerne l’apparence que la fonction. Le chemin de fer conserve sa place dans la peinture, mais la façon de le représenter va changer. Avec le cubisme, le futurisme et le surréalisme, les motifs changent. Il s’agit désormais de représenter une essence. Les peintres cubistes s’interrogent sur une nouvelle représentation, plus subjective, de la réalité. Celle-ci est déformée et manipulée au point de devenir méconnaissable. Le cubisme implique donc une représentation visuelle de ce que l’esprit perçoit. Pour ce faire, une série de codes (analyse des volumes, cubes et formes géométriques, …) prédéterminés sont censés créer la fusion entre la forme et le fond.  

    Fernand Léger, par exemple, qui défend une poétique de la civilisation industrielle et urbaine, traduit le chemin de fer par un objet représentatif : les signaux. Dans son tableau, The Railway Crossing (1919), il condense l’univers ferroviaire en quelques formes, en y ajoutant l’utilisation des couleurs vives qu’il est l’un des premiers à intégrer au cubisme. Celles-ci reflètent non seulement l’impact du train dans l’esprit populaire, mais aussi sa place dans le monde moderne.


     

    Leger, The Railway Crossing

    Léger, F., The Railway Crossing



     

    Le futurisme ne pouvait que s’intéresser à la vitesse, aux voies ferrées et aux machines. Pour eux, le mouvement du train (ou d’un véhicule rapide) doit faire écho au mouvement de la pensée. La dynamique, les lignes et les couleurs expriment, avec parfois une violence non dissimulée, cet attrait de la vitesse..


     

    Severini, Red Cross Train



     

    Liée à Giorgio de Chirico dont il est admis qu’il en est le père, la peinture surréaliste intègre une dimension d’étrange qui la distingue des autres mouvements. Le peintre évoque un univers onirique peuplé d’apparentes incongruités qui se révèlent bien souvent être des symboles ou des archétypes. Ainsi, et avec son lot de provocation, Dali affirmait à qui voulait bien l’entendre que la gare de Perpignan était le centre du monde.


     

    Dali, Gare de Perpignan
     


    A l’opposé du futurisme, les surréalistes touchent à l’essence du rêve. C’est après avoir observé et profondément ressenti les œuvres de de Chirico que Paul Delvaux, le peintre des femmes, des trains et des gares, se sent attiré par le mouvement surréaliste (auquel il n’adhéra cependant jamais). Le train devient alors la paraphrase de la pensée et son symbole. Les voies ferrées sont comme l’expression du temps et les trains qui y circulent comme les êtres vivants « embarqués » dans l’aventure de la vie.


     Delvaux, Le dernier wagon 1975

     Delvaux, P., Le Dernier wagon


    C’est encore avec Magritte que le train, tiré de son contexte habituel, dans La durée poignardée (1938), surgit de la cheminée surmontée d’une horloge en symbolisant la vitesse, la rapidité des déplacements modernes et l’opposition entre la rapidité des machines à vapeur et l’immobilité d’un intérieur classique. Vision sortie d’un rêve, les objets rassemblés sur la toile nouent, malgré leur côté hétéroclite, des rapports très forts liés au temps. L’horloge, la vitesse du train, les chandeliers dont la bougie est consumée, l’image du poignard qui éventre la cheminée nous rappelle la brièveté de la vie dans une œuvre qui, sous l’apparence tranquille et bourgeoise, dévoile la violente réalité de l’existence humaine. Le titre, pour une fois chez le peintre belge, résume à lui seul la tragédie de l’image.


     

     Magritte, La durée poignardée



    Le train comme paraphrase de l’existence et de la pensée humaine ! Voilà bien un aboutissement qu’on était  loin d’imaginer avec les premières représentations picturales du XIXème siècle ! Mais, au fond, le fait est moins surprenant qu’il n’y paraît. L’homme a toujours exprimé le monde qui l’environne et, ce faisant, a utilisé les notions les plus diverses et les plus modernes. Le train est désormais une réalité de l’existence. Il est et reste aussi une grande part d’émerveillement, d’imaginaire et de fantasme.

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