von meck

  • Madame von Meck

     

     

    Certains documents épistolaires sont très importants pour la compréhension de l’œuvre d’un compositeur. Ainsi, cette longue lettre de Tchaïkovski adressée à sa confidente et mécène Madame von Meck au sujet de sa Quatrième Symphonie. Elle nous éclaire non seulement sur l’œuvre en question, mais sur toute la démarche de composition de l’homme et sa volonté de transmettre un programme à ses œuvres. J’espère que mes fidèles auditeurs du cours du mercredi y trouveront un complément à mon exposé sur cette extraordinaire musique.


     

    Tchaikovsky
     


     

    « Vous me demandez si cette symphonie possède un programme précis ? Je vous répondrai – aucun. Mais en fait, il est difficile de répondre à cette question. Comment exprimer ces sensations indéfinies par lesquelles on passe lorsqu’on écrit une œuvre instrumentale sans sujet précis ? C’est un processus purement lyrique. C’est la confession musicale de l’âme qui est dans les sons, de même qu’un poète lyrique s’exprime dans des vers. Il y a bien un programme dans notre symphonie, c'est-à-dire la possibilité d’expliquer verbalement ce qu’elle cherche à exprimer, et à vous, à vous seule je puis et je désire indiquer sa signification, à la fois dans l’ensemble et dans le détail. Naturellement, je ne puis le faire que dans les grands traits.


     

    Nadezhda_von_Meck



     

    L’introduction est le germe de toute la symphonie, son idée principale.

     

    C’est le fatum, cette force inéluctable qui empêche l’aboutissement de l’élan vers le bonheur, qui veille jalousement à ce que le bien-être et la paix ne soient jamais parfaits ni sans nuages, qui reste suspendue au dessus de notre tête comme une épée de Damoclès et empoisonne inexorablement et constamment notre âme. Elle est invincible et nul ne peut la maîtriser. Il ne reste qu’à se résigner à une tristesse sans issue.


     

    Tchaikovski Symph 4 a1
     


     

    Ce sentiment sans joie et sans espoir se fait de plus en plus fort et brûlant. Ne vaut-il pas mieux se détourner de la réalité et s’adonner au rêve ?

     

    Ô joie ! Au moins a-t-on vu apparaître en rêve un peu de douceur et de tendresse. Une image humaine bienfaisante et lumineuse passe comme un éclair et nous invite à la suivre.

     

    Quel bonheur ! L’obsédant premier thème de l’allegro ne s’entend maintenant que de loin. Mais les rêves ont peu à peu envahi toute l’âme. Tout ce qui était sombre et triste est oublié. Le voilà, le voilà, le bonheur. Non ! Ce n’étaient que des rêves et le fatum nous en réveille.

     

    Et c’est ainsi que toute la vie humaine est une alternance perpétuelle entre une réalité pénible et des rêves de bonheur fugitifs. Il n’y a pas de havre de paix. Il faut naviguer sur cette mer jusqu’à ce qu’elle vous saisisse et vous engloutisse dans ses profondeurs. Voilà approximativement le programme du premier mouvement.

     

    Le deuxième mouvement de la symphonie exprime une autre phase de l’angoisse. C’est cet état mélancolique que l’on éprouve le soir, lorsqu’on est seul, fatigué après le travail. On a pris un livre mais il est tombé des mains. On est assailli par un essaim de souvenirs. On est à la fois triste devant tant de choses qui ont eu lieu et sont maintenant révolues, mais on prend aussi plaisir à évoquer la jeunesse. On regrette le passé, mais on n’a pas envie de recommencer à vivre. On est fatigué par la vie. C’est agréable de se reposer et de faire une rétrospective. On a réveillé beaucoup de souvenirs. Il y avait eu des minutes de joie où le sang bouillonnait, et où la vie apportait des satisfactions. Il y avait eu aussi des moments pénibles, des pertes irréparables. Mais tout ceci est loin, dans un passé dans lequel on se replonge avec tristesse mais aussi avec délices.


     

    Tchaikovski Symph 4 b
     


     

    Le troisième mouvement n’exprime pas de sentiments définis. Ce sont des arabesques capricieuses, des images insaisissables, qui passent dans l’imagination lorsqu’on a bu un peu de vin et qu’on entre dans la première phase de l’ivresse. On ne se sent pas gai, mais pas triste non plus. On laisse libre cours à l’imagination qui s’est mise à tracer d’étranges dessins. Parmi eux, on reconnaît soudain une scène de moujiks légèrement éméchés et une chanson de rue. Puis, un défilé militaire passe quelque part dans le lointain. Ce sont des images totalement incohérentes qui passent dans la tête lorsqu’on s’endort. Elles n’ont rien à voir avec la réalité : elles sont étranges, absurdes et décousues.


     

    Tchaikovski Symph 4 c
     


     

    Quatrième mouvement. Si tu ne trouves aucun motif de joie en toi-même, regarde vivre les autres. Va dans le peuple. Regarde comme il sait s’amuser, en s’adonnant aux sentiments d’une joie sans partage. C’est le tableau d’une grande fête populaire. Mais à peine as-tu cessé de penser à toi et t’es-tu laissé captiver par le spectacle du bonheur d’autrui que l’implacable fatum revient et se rappelle à ton souvenir. Mais les autres n’ont que faire de toi. Ils ne se sont même pas retournés, ne t’ont pas regardé, et ne se sont pas aperçus que tu étais triste et solitaire. Ô, comme ils sont gais ! Comme ils sont heureux de leurs sentiments simples et spontanés. Quant à toi, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, alors ne dit pas que tout est triste en ce monde. Il existe des joies simples mais fortes. Réjouis-toi de la joie des autres. On peut quand même vivre.


     

    Tchaikovski Symph 4 d


     

    Voilà. Voilà tout ce que je puis vous expliquer à propos de cette symphonie. Evidemment c’est vague et incomplet. Mais la propriété de la musique est précisément de défier toute analyse détaillée. Là où les paroles s’arrêtent, commence la musique comme l’a fait remarquer Heine. C’est la première fois de ma vie que je me trouve à expliquer avec des mots et des phrases des pensées et des images musicales. Je n’ai pas su le faire convenablement. J’étais terriblement cafardeux l’hiver dernier, lorsque j’écrivais cette symphonie, et elle reflète fidèlement tout ce que j’ai ressenti. Ce sont des souvenirs généraux sur la violence et l’effroi des sensations éprouvées ».

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