vrai

  • Le Beau, le Bon et le Vrai

     

    Je n’ai jamais été moralisateur… et bien souvent, je doute de ma propre morale. Il n’est donc pas en mon pouvoir de donner quelque leçon que ce soit aux lecteurs et aux auditeurs de mes conférences et de mes cours… qui ne portent d’ailleurs pas sur une quelconque morale. C’est dit ! Cependant, il m’arrive assez souvent, et sans doute plus fréquemment ces derniers temps, de m’autoriser certains parallèles entre le monde que nous vivons dans le présent et celui que je tente de ranimer par l’étude de la musique et de son langage. Comment en serait-il autrement ? La musique et l’art ne seraient que de simples divertissements où aucune ampleur existentielle ne serait recevable ? Certains l’ont cru… ils le croient encore ! 

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    Comment imaginer qu’un artiste se soit exprimé, ait donné tant de lui-même dans une composition musicale, dans la réalisation d’une toile, dans un poème ou dans toute autre forme d’art sans s’y impliquer ? Cela signifierait que l’art n’est qu’anecdote et à vrai dire, au-delà de son côté plaisant (ou pas d’ailleurs), un objet de peu d’intérêt. Cela serait aussi le signe que les musées, les expositions ou les salles de concert ne sont que des endroits fréquentés par des gens se considérant comme une « élite », mais dont la nature profonde serait de se complaire dans un simple divertissement luxueux. Tout cela est faux, évidemment, mais révèle un problème fondamental de nos sociétés, la disparition progressive de la notion de culture. 

    Lorsqu’on n’a plus de culture, la première conséquence est de pas comprendre ce que c’est. Il est évidemment bien plus reposant d’apparence de considérer que l’art est un simple agrément de la vie. Cela demande moins d’effort, moins d’implication… et moins de conscience de notre passé. Car tenter de comprendre l’art est un effort, un apprentissage long, complexe, une implication parfois douloureuse pour l’Homme qui doit être capable de se remettre en question à tout moment. Un véritable parcours initiatique. Je m’explique. 

     

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    Le Premier artiste, statue de Paul Richier, 1890.

     

    Écouter de la musique du passé (ou du présent) ou contempler une toile de maître n’est pas toujours une simple activité qui se limite au moment. Le monde actuel aime la consommation immédiate, la réduction au minimum des idées… surtout ne pas trop expliquer, ne pas ennuyer, laisser apprécier spontanément. Ne pas devoir trop lire, trop s’informer… on a fini par croire que la culture était superflue pour comprendre les œuvres d’art du passé… et du présent. C’est un leurre. Je ne nie absolument pas le plaisir spontané et esthétique que l’on ressent devant une œuvre que l’on ne connaît pas, mais je doute de la capacité à la comprendre d’emblée dans tout ce qu’elle a représenté pour l’artiste, dans le message qu’il a voulu transmettre en produisant son œuvre.

    Je ne suis pas en train de vanter l’érudition car elle non plus ne sert à rien si elle ne se double pas d’une capacité à comprendre et d’une disponibilité de l’émotion. Car l’intelligence, c’est la compréhension et l’émotion, comme l’érudition en sont les outils, jamais les buts. Ce changement de perspective n’est malheureusement presque jamais exploité.
     

    Dans l’Antiquité, pourtant, l’évidence était bien celle-là. Kalós kai Agathós (beau et bon), l’expression désignait le beau geste ou la belle pensée qui ne peut qu’être bonne. Beau et bon sont donc deux adjectifs indissociables qui concourent à unir la beauté et l’efficacité pour produire… le vrai ! Et le vrai est sans doute ce dont l’Homme a le plus besoin. Ajoutons-y l’émotion et on approche de l’attitude idéale… non pas comme une posture, mais comme un mode de vie, une manière d’être. 

    Les choses sont en fait beaucoup plus simples qu’on ne le croit. Voltaire affirmait qu’une civilisation, c’est ce qui se souvient. Or si nous voulons nous souvenir, nous devons examiner l’Histoire… non pas pour la mémoriser, non ! pour la comprendre ! Comprendre les causes et les effets, méditer la relativité des choses, veiller à la critique historique reconnaître les enjeux… c’est bien plus passionnant et porteur d’intelligence que de retenir vaguement quelques dates dont on ne sait rien des « avant » et des « après ». Ce ne sont pas les dates qui comptent. Elles se retiennent plus aisément lorsqu’on comprend ce qu’elles représentent. Savoir qui on est, posséder une identité, passe inévitablement par la connaissance de notre passé. Qu’on le veuille ou non, nous sommes le résultat de la société, de la pensée, des actes, des spiritualités de nos ancêtres. Cela ne signifie jamais que nous devons agir comme eux, bien sûr, cela explique simplement notre évolution. Pour préparer le futur, comprenons notre passé. C’est vite dit, j’en conviens ! L’immense sujet que cela désigne ne peut être traité correctement dans le cadre de ce blog.

     

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    Mais ce n’est pas tout. On gagnerait à associer à la compréhension de l’Histoire, la force de l’émotion. Elle est peu contenue dans les récits historiques, même si elle n’en est pas toujours absente. Mais là où elle se trouve par-dessus tout, c’est dans l’art ! Ce sont les artistes qui s’expriment avec émotion et qui parlent d’eux-mêmes, de leurs questionnements, de leurs interrogations. Ils les placent dans l’esprit de leur temps, de l’état de leurs connaissances, des usages des époques, mais elles ont presque toujours un dénominateur commun avec nous-mêmes. Les redécouvrir dans leur vérité, aller vers eux, ce n’est pas simplement s’en divertir, c’est surtout se souvenir avec émotion. C’est là la vrai fonction de l’art… se souvenir avec émotion ! Cela vaut bien un pied d’égalité avec l’Histoire non ? 

    L’art constitue donc un socle essentiel à la construction de notre identité (c’est d’ailleurs pour cela que l’État islamique prend un malin plaisir à détruire les traces du passé). L’ignorer, c’est nous reconduire à l’état sauvage… c'est-à-dire non civilisé… la barbarie en est le résultat le plus odieux. Il est donc primordial de ne jamais ni oublier, ni renier notre culture et notre passé… ce qui ne signifie évidemment pas que nous devons le cautionner sans restriction. Nous devons garder un esprit critique sur celui-ci. Mais pour être critique, il faut d’abord être informé ! Mille exemples puisés dans la presse, et dans les réseaux sociaux montrent que beaucoup critiquent ce qu’ils ne connaissent pas et donnent naissance à la calomnie, à l’injustice et à l’intolérance.

     

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    Et qu’on ne se trompe pas ! L’identité reposant sur la connaissance et le ressenti de notre passé par le truchement de l’Histoire et de l’Art ne génère jamais de repli identitaire chez l’observateur bienveillant. C’est l’absence de culture le suscite. Car lorsqu’on se penche sur notre passé, qu’on observe toutes nos erreurs, qu’on mesure nos réussites, on ne peut que prendre conscience de nos forces et de nos faiblesses. Ce sont autant de leçons de vie. Et cela génère, j’ose l’espérer, moins de mesquinerie vis-à-vis de l’autre, plus de compréhension de ses propres faiblesses et surtout moins de jugement face à ses valeurs. Si nous reconnaissons les nôtres, nous pouvons accepter celles de l’autre… ce sont là les rudiments de la tolérance, elle-même prémisse de l’empathie. 

    Car il est illusoire, dans le monde d’aujourd’hui, d’exiger que l’autre soit un double de nous-même. Le monde est ouvert et les frontières ne sont plus tenables, l’actualité le démontre tous les jours. Le monde est cosmopolite et la géopolitique très complexe. Ils mettent en présence des civilisations très différentes les unes des autres. Les circulations des Hommes et les flux migratoires nous obligent donc à revoir nos points de vue. Mais ce n’est pas en reniant ce que nous sommes que nous vivrons mieux avec les autres, c’est en respectant ce qu’ils sont… comme ils doivent respecter ce que nous sommes… encore la tolérance ! 

    L’approche intensive de l’art et de la musique m’a appris un peu de l’Humanité. Ce qui est véhiculé à travers l’art des peuples, c’est l’existence et l’émotion la plus forte sublimée par le génie humain. L’Art parle de tout ce qu’est l’Homme et il réfléchit sur sa présence, sur son absence, sur son existence,… C’est notre bien le plus précieux ! Alors, souvenons-nous de la sagesse antique, appliquons le Kalós kai Agathós, nous approcherons peut-être du Vrai, passeport pour la tolérance. Construisons notre identité et notre intelligence par la compréhension de l’Histoire et l’émotion de l’Art bien plus que par l’illusion de la consommation effrénée et la peur/haine de l’autre. Nous ne nous en porterons que mieux ! 

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