vulgarisation

  • Digest…



    Ce n’est pas parce qu’on œuvre contre l’élitisme et pour le partage de la culture qu’on doit tout admettre. Certaines initiatives, sous le prétexte de la large diffusion des œuvres dites classiques, et donc, soi-disant, peu accessibles au plus grand nombre, tombent dans une vulgarité et un simplisme qui non seulement semblent prendre les gens pour des imbéciles, mais aussi dénaturent le contenu même des œuvres. Car partir du principe que la musique classique est trop ardue pour les auditeurs, c’est la plus grande erreur qu’on puisse faire. Je ne parle pas ici des compilations sérieuses et bien faites qui sont d’excellentes passerelles pour entrer dans la musique classique, bien sûr.

    Il est bien rare que je pousse un coup de gueule aussi fort. D’habitude, je préfère ne pas parler de ce qui me semble ne pas en valoir la peine mais il y a des bornes qu’il ne faut pas dépasser. Il y a quelques années, en tant que disquaire à la Fnac, j’avais été contacté par un distributeur qui s’était spécialisé dans la musique classique « Digest » qui, à l’image de ce qu’on a fait en littérature, proposait des cd’s qui résumaient les grandes œuvres du répertoire pour les rendre moins longues (!) et moins ennuyeuses (!!!). Il avait donc sélectionné dans un premier temps les œuvres les plus fameuses, Symphonie fantastique de Berlioz, 9ème de Beethoven, Tristan et Isolde de Wagner et il prétendait les avoir réduites de plus de deux tiers par des coupures aux endroits qui n’apportaient rien à la musique… Ô folie des hommes et prétention inimaginable qui peuvent croire qu’il y a des longs moments inutiles chez Beethoven, Berlioz, Mahler et les autres...

    Car il croyait dur comme fer que si le public n’aime pas le classique (on se demande d’où il tenait cette information péremptoire), c’est parce que les œuvres sont trop longues. Il suffisait donc d’enlever ce surplus pour les rendre accessibles. Il va sans dire qu’il était mal tombé en s’adressant à moi. Défenseur de la diffusion à un large public certes, mon credo, j’avais pourtant refusé de vendre ces produits qui dénaturaient profondément les œuvres quoi qu’on veuille bien en dire. Car pourquoi couper, dénaturer, réviser une œuvre musicale ? C’est le contraire qu’il faut faire, chercher à amener les auditeurs à comprendre le message humain des compositeurs… Et je sais d’expérience que ça marche. Non, les œuvres ne sont pas trop longues, non, le nivellement par le bas n’est jamais la bonne solution. Après avoir refusé plusieurs fois (car le bonhomme était tenace !) ces produits discographiques, je n’ai plus jamais entendu parler de ce label qui… a du disparaître aussi vite qu’il était arrivé.

    Pourtant, certains éditeurs, sentant là un filon commercial à exploiter, ont relancé la machine sous une autre forme, un autre concept. Le succès de la collection de livres « Pour les nuls… » a donc donné des idées en matière de discographie (une anecdote à la fois savoureuse et effrayante me revient : un jour, une jeune fille qui débutait des études de médecine était venue demander à la Fnac « l’Anesthésie pour les nuls », ouvrage qui n’existe heureusement pas, même pas pour le médecin de Michael Jackson, mais qui témoigne d’étranges dispositions pour la médecine !). Si ces livres sont souvent bien réalisés, avec une excellente synthèse et une documentation riche, les premiers essais « la Musique classique pour les nuls » puis « l’Opéra pour les nuls » n’étaient que des compilations produites par EMI et Virgin comme il en a toujours existé. Mais cette année, une nouvelle série s’attache aux compositeurs. Vingt-cinq titres qui veulent faire le tour du « Best of » de Bach, Chopin, Wagner, la Musique russe, … Hélas et consternation, les morceaux qui sont repris, très nombreux, dans chaque cd ne sont même pas complets. Après le thème connu ou le point culminant, le volume diminue et… on passe au morceau suivant. Ce n’est donc même plus un « Digest ».

     

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    Dans ces conditions, on ne peut que comprendre la stupeur de l’auditeur habitué à entendre la moitié du Boléro de Ravel lorsqu’on lui annonce que la pièce dure un quart d’heure ! C’est simple, certains ne le croient tout simplement pas (j’ai eu plusieurs fois le cas) !

    Mais ceci n’est encore rien. Quelle ne fut pas ma consternation en tombant par hasard sur France 2 sur une émission, heureusement unique, en « Prime Time »… « La Grande Battle », un divertissement musical présenté par Nagui, spécialiste en la matière, et Jean-François Zygel, le Monsieur musique classique de la télévision. Si je n’ai strictement rien ni contre l’un ni contre l’autre, j’ai trouvé leur rencontre… ou plutôt leur confrontation… lamentable, Zygel, qu’on a connu plus pédagogue, essayant, de son piano, d’expliquer un élément musical immédiatement contré et tourné en ridicule par un Nagui qui croit qu’il n’y a rien à comprendre. Un orchestre exécrable, un chef qui gesticule comme un pantin désarticulé, sans aucun sens de la musique, des morceaux de musique mal joués, mal coupés, seulement des extraits spectaculaires… bref, l’impensable, l’inimaginable. Puis, et c’était peut-être le mieux réussi, des groupes peu connus qui reprenaient les thèmes des 10 grandes œuvres en une variété qui allait de la musique folklorique au rock en passant par le jazz et qui s’opposaient un une joute arbitrée les SMS du public.

     

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    Ce qui se présente comme un pont permettant la découverte du classique n’est en fait qu’un bon moyen pour rebuter les meilleures volontés tant la qualité des musiques et des propos était nulle.

    Mais qu’est-ce qu’on croit ? Que les œuvres peuvent être manipulées, détournées, triturées sans scrupules ? Pourquoi ne pas vraiment éduquer, expliquer, faire comprendre la vraie teneur de la musique, pas seulement celle qu’on croit que les gens vont aimer ? Cela ne marche pas ? Au contraire. Et Zygel le sait bien, lui qui a réalisé tant de belles soirées musicales ! La pédagogie ! Les gens ne sont pas stupides. Et il suffit de voir l’audience de concerts commentés tels qu’on les présente à Liège, sans le moindre élitisme ni purisme, dans la série du « Dessous des Quartes », il suffit de voir le nombre d’auditeurs qui se pressent pour écouter des conférences qui cherchent, simplement mais honnêtement, à cerner et à transmettre à tous le propos d’un compositeur, qui le relie avec son temps et qui montre que les temps anciens abritaient des hommes comme nous. Pourquoi éviter la vérité des œuvres, la tragédie qu’elles portent, l’amour qu’elles chantent ou la passion qu’elles suscitent ? Pourquoi tout aseptiser, tout réduire, tout niveler ? À abrutir les gens dans un simplisme démagogique, on contribue à la disparition de la curiosité, de l’esprit critique et de toutes les valeurs qui nous font réfléchir.

    Le résultat est alors exactement contraire à l’objectif affiché initialement. Qui sont donc ces gens qui pondent de telles aberrations ?

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