whistler

  • En bleu et argent

    James McNeill Whistler (1834-1903), l’un des peintres américains les plus connus, fut sans doute l’un de ceux qui y vécût le moins. Il décida, dès l’âge de 21 ans, de quitter le pays pour ne jamais y revenir. Il passa toute sa vie d’expatrié entre Paris et Londres vivant de l’air du temps, de la vente de ses toiles parfois reconnues comme des chefs d’œuvres dès leur création, mais se ruina perpétuellement par des dépenses immodérées. Il reste une figure à part dans l’histoire de l’art puisqu’il ne peut être directement associé à un style précis ou à une école particulière. 

    Contemporain des impressionnistes, le peintre se frayait un chemin original entre le réalisme de Gustave Courbet, les influences de l’estampe japonaise et une forme toute particulière de symbolisme. Il touchait aux arts les plus divers, refusant une séparation, comme d’ailleurs dans l’art japonais, entre les arts décoratifs et les dits beaux-arts. Il collabora, entre autres, avec l’architecte E. W. Godwin, dont il épousera la fille, pour le design et l’aménagement intérieur de maisons particulières.


     

    Whistler, At the Piano

    Au piano



    Personnage polémique et dandy, ami d’Oscar Wilde, sa première grande toile, Au piano (1859) est une composition bourgeoise à la touche fluide. L’œuvre est refusée au Salon et est exposée dès 1860 à la Royal Academy of London. C’est elle qui marque ses débuts en Angleterre. Au Salon des Refusés que Napoléon III fait ouvrir dans un coin du Palais de l’Industrie à Paris, il expose La Dame en blanc aux côtés du Déjeuner sur l’herbe de Manet. Ce qui va choquer les contemporains, c’est la recherche du peintre qui n’hésite pas à utiliser des tons blancs sur blanc. Sa recherche sur les couleurs l’amènent à envisager ses toiles comme des objets lumineux plus que comme des sujets. Il donne alors à ses œuvres des titres assez proches de la musique (Symphonie, arrangement, harmonie ou nocturnes).


     

    Whistler, Dame en blanc

    La Dame en blanc



     

    En 1876, son travail est officiellement consacré par la commande de la Peacock Room. Il s’agit d’une salle à manger dans la maison londonienne d’un puissant armateur de Liverpool, Frederyck R. Leyland, fut entièrement décorée par Whistler dans les années 1875 et 1876, alliant toutes les influences asiatiques de la porcelaine et des tissus, des peintures et du mobilier, dans les tons de vert, de bleu et d’or. Dès lors, appuyé par Huysmans, Goncourt et Mallarmé, tous sensibles à ses atmosphères, il commence à défendre son approche de l’art par des conférences et des écrits. 

    En opposition au positivisme scientifique et au naturalisme bourgeois, le symbolisme est la quête d’un monde supérieur idéal, invisible, accessible à travers l’émotion poétique et artistique. Aux impressionnistes qui veulent peindre l’évanescence et ce que l’on ne voit pas, correspondent le symbole et l’allégorie des symbolistes, seuls capables aux yeux de ces derniers d’aller au-delà des mots et de parvenir à la révélation. Cette quête ne peut se réaliser que par la fusion des arts chère au cœur des romantiques. Ce désir fusionnel s’ajoute l’influence considérable de la théorie de l’art total formulée par Richard Wagner (Gesamkunstwerk) qui plaide pour un rapprochement très fort de la poésie, de la peinture, de la musique et de l’architecture. Déjà, Eugène Delacroix évoquait la musique du tableau et Baudelaire, annonçait, dans Les Fleurs du mal (Correspondances), ce niveau de conscience supérieure que musique et poésie pouvaient atteindre : 

    La Nature est un temple où de vivants piliers

    Laissent parfois sortir de confuses paroles

    L’homme y passe à travers une forêt de symboles

    Qui l’observent avec des regards familiers.

    Comme de longs qui de loin se confondent

    Dans une ténébreuse et profonde unité

    Vaste comme la nuit et comme la clarté

    Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.


     

     Whistler, nocturne_blue_silver


    Nocturne in Blue and Silver

    La mystérieuse unité de toute chose, la « forêt de symboles » ouvrent la voie à la révélation. C’est probablement en ce sens que les  « Nocturnes » de Whistler nous fascinent. Dans ce Nocturne en bleu et argent daté de 1871 et représentant Chelsea, c’est moins le sujet qui compte que l’effet produit par l’utilisation des différentes nuances du bleu. L’œuvre, figurative pourtant, joue sur les ombres de la ville et leur reflet dans l’au. On devine qu’un clair de lune non représenté détermine cet éclairage si particulier. Jeu subtil entre le ciel, l’au, la ville et son reflet, de minuscules lumières publiques ou privées rythment les masses les plus sombres. L’eau, paisible, laisse percevoir quelques ondulations parfaitement calmes. Le silence nous laisse pourtant percevoir quelques rumeurs sonores.  

    Plus on laisse pénétrer notre regard dans l’œuvre, plus elle nous fascine. Mais ce ne sont plus des divagations anecdotiques qui nous assaillent. C’est un profond sentiment de plénitude dans lequel objet et reflet, miroir et couleur ne forme plus qu’une seule sonorité. Oui ! Je dis bien sonorité car dans l’abstraction intérieure que produit l’œuvre en nous, il en ressort un sentiment qui, à mon avis, est plus de nature musicale que visuelle. A moins que les deux ne soient parfaitement liées. Comme l’œil et l’oreille peuvent travailler de concert, la peinture peut devenir musique et la musique peut générer des peintures. C’est peut-être là la magie, l’alchimie du travail sur la couleur de Whistler…


     

     

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