winckelmann

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    Il m'est arrivé bien souvent, ces derniers temps, de faire allusion, lors d'un cours ou d'une conférence, à cet ensemble exceptionnel pour l'art et l'expression humaine qu'est le Laocoon. C'est sans doute le travail de fond sur le Romantisme allemand qui m'a ramené à cette perception quasi archétypale de l’œuvre que l'archéologue et historien d'art Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) présente dans ses écrits fondateurs de l'Esthétique de l'art en Allemagne (Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpture, 1755) où il décrit l'art grec comme le modèle absolu du beau.

    Winckelmann, Goethe, Romantisme, Antiquité, archétypes

    Portrait par Angelika Kaufmann, 1764.



    Mais personnellement, le fameux groupe du Laocoon m’a toujours fasciné. Est-ce parce que mon premier cours d’esthétique à l’université avait traité de cette œuvre ? Est-ce parce qu’elle symbolise à elle seule une bonne part de l’expression que l’art cherchera à exploiter au cours de l’histoire ? Est-ce encore par son côté tragique et profondément humain ? Toujours est-il qu’en parcourant un livre d’art, l’image m’a une nouvelle fois sauté aux yeux et que la superbe description de Goethe lui-même, symbole là aussi de l’impact de l’œuvre sur le romantisme allemand, m’est revenue à l’esprit. Je ne résiste pas à vous la livrer comme une analyse à part entière, à la fois moderne par son propos qui fouille l’impact émotionnel que le Laocoon produit sur le spectateur et pour la beauté du texte.


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    Laocoon et ses fils, également connu comme le Groupe du Laocoon. Marbre, copie d'un original hellénistique de 200 av. J.-C. environ. Provenance : thermes de Trajan, en début d'année 1507.



    Mais avant de nous en remettre à Goethe, quelques mots sur l’œuvre et le mythe qu’elle représente : Dans la mythologie grecque, Laocoon (en grec ancien Λαοκόων / Laokóôn, « celui qui comprend le peuple », de λαός laos « peuple » et κοέω koêô « entendre, comprendre ») est l'un des protagonistes de l'épisode du cheval de Troie. Fils du roi Priam et d'Hécube, Laocoon est prêtre de Poséidon. Les Troyens découvrent un beau matin, sur la grève désertée, un cheval de bois abandonné par les Achéens, censément une offrande à Poséidon pour garantir à la flotte grecque un bon retour.

    Les Troyens se divisent sur le sort du cheval: certains veulent le faire entrer dans la ville, en signe de victoire, d'autres sont d'avis de le brûler. Laocoon met obstinément en garde ses compatriotes : « Je crains les Grecs, même lorsqu'ils apportent des présents.» On amène alors un esclave grec, Sinon, qui prétend avoir été abandonné là en sacrifice, tout comme le cheval.

    Pour appuyer son récit, deux serpents arrivent de la haute mer alors que Laocoon sacrifie à Poséidon. Ils se jettent sur ses deux fils et les démembrent, puis s'attaquent à Laocoon lui-même, qui tentait en vain de les arrêter. Les serpents se réfugient ensuite dans un temple d'Athéna, se lovant au pied de sa statue colossale. Les Troyens pensent alors que c'est la déesse qui se venge de l'outrage fait à une offrande qui lui est consacrée et, rassurés, font entrer le cheval dans leurs murs… On connaît la suite… !

    Découvert à Rome en 1506, le groupe du Laocoon est une sculpture grecque antique conservée au Vatican. Elle représente donc Laocoon et ses deux fils attaqués par les serpents. C'est l'une des œuvres les plus représentatives de l'art hellénistique (le nom que l’on donne à la période qui suit la conquête d’une partie du monde méditerranéen et de l’Asie par Alexandre le Grand jusqu’à la domination romaine). Elle se caractérise par une forme de « baroque » où le mouvement est le mot d’ordre et ou l’expression et la passion sont remarquablement exacerbés. Souvent dénigrée par rapport à l’art de l’époque classique, l’art hellénistique témoigne pourtant d’une véritable maîtrise technique et d’un génie dans la reproduction et l’imitation des mouvements. La fameuse Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace sont de la même époque.


     

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    L’œuvre est acquise par le pape Jules II et devient l’une des plus célèbres de l’histoire de l’art. Convoitée par tous les grands du monde, le groupe du Laocoon sera l’une des œuvres les plus analysées. Les allemands surtout, Winckelmann, Goethe, Novalis, Schopenhauer, Lessing ou Herder en feront même le fondement de leur réflexion esthétique… pas surprenant dès lors qu’elle soit toujours d’actualité. Voici donc ce superbe texte de Goethe. Il n’a pris aucune ride.

    « C’est avec justice que la sculpture est tenue en haute estime, car elle peut et doit amener la représentation à son plus haut sommet et elle dépouille l’homme de tout ce qui ne lui est pas essentiel. Ainsi dans notre groupe, Laocoon n’est-il rien qu’un nom ; les artistes lui ont enlevé sa prêtrise ainsi que ses traits adventices troyens-nationaux, poétiques et mythologiques ; il n’est rien de tout ce que la fable en fait, c’est un père avec deux fils risquant de succomber à deux créatures dangereuses. Par conséquent, il n’y a pas non plus ici de serpents envoyés par les dieux, mais uniquement des serpents ordinaires, assez puissants pour terrasser quelques hommes, mais ne représentant, ni par leur figure, ni par leur action, des êtres surnaturels de vengeance et de punition. Conformément à leur nature, ils s’approchent en rampant, ils enlacent et enserrent, et le premier ne mord qu’une fois qu’il est irrité. Si je devais expliquer ce groupe sans connaître d’autre interprétation, je l’appellerais une idylle tragique. Un père dormait à côté de ses deux fils, ils furent enlacés par des serpents et, se réveillant, ils s’efforçaient maintenant de s’arracher à ce filet vivant.

    C’est le choix du moment représenté qui explique l’importance de cette œuvre. Afin qu’une œuvre d’art plastique s’anime vraiment lorsqu’on la contemple, il est nécessaire de choisir un moment transitoire ; un peu plus tôt aucune partie du Tout ne doit s’être trouvée dans cette posture, peu après chaque partie doit être forcée de la quitter. C’est ainsi que l’œuvre retrouvera chaque fois une vie nouvelle pour des millions de spectateurs.

     

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    Afin de bien saisir le dessein du Laocoon, le mieux est de se placer en face de lui, à une distance convenable et les yeux fermés. Qu’on les ouvre ensuite pour les refermer immédiatement après, et on verra le marbre tout entier en mouvement ; on craindra de trouver changé le groupe entier en les rouvrant. Je dirais que tel qu’il se présente actuellement, il est un éclair immobilisé, une vague pétrifiée au moment où elle afflue vers le rivage. Le même effet se produit lorsqu’on voit le groupe de nuit, éclairé par une torche.

    La représentation de la situation dans laquelle se trouvent les trois figures obéit à un principe de gradation, ce qui témoigne d’une science suprême. Le fils aîné n’est ligoté qu’aux extrémités, le second est enlacé plusieurs fois et sa poitrine est tout particulièrement enserrée. Par le mouvement du bras droit il cherche à se dégager, afin de pouvoir respirer librement, tandis que de la main gauche il repousse doucement la tête du serpent, afin de l’empêcher de s’enrouler une fois de plus autour de sa poitrine. Quant à ce dernier, il est sur le point de se dérober à la main, mais en aucun cas il ne mord. Le père en revanche veut se libérer, lui et ses enfants, de ces étreintes en employant la force ; il serre l’autre serpent qui, le mord à la hanche. […]

    En face de ses propres souffrances ou de souffrances étrangères, l’homme ne dispose que de trois sentiments ; la peur, la terreur et la pitié, c’est-à-dire le pressentiment inquiet d’un malheur qui s’approche, la perception inopinée d’une souffrance présente et la compassion agissante en face d’une souffrance permanente ou passée. Ces trois sentiments, notre œuvre les représente et les fait naître, et cela selon les gradations appropriées.

    Les arts plastiques, qui travaillent toujours en vue de la représentation d’un moment spécifique, retiendront toujours, lorsqu’il s’agira de choisir un sujet pathétique, un objet capable de faire naître la terreur, tandis que la poésie s’en remet à des objets provoquant la peur et la pitié. En ce qui concerne le groupe du Laocoon, les souffrances du père provoquent la terreur, et cela au plus haut degré ; il s’agit là d’un achèvement suprême de l’art plastique. Cependant, en partie afin de faire le tour de tous les sentiments humains et en partie afin d’adoucir l’impression violente de la terreur, l’œuvre fait aussi naître de la compassion pour l’état du fils cadet et de la peur pour celui de l’aîné, puisqu’elle laisse encore subsister de l’espoir pour ce dernier. De cette manière les artistes ont assuré un certain équilibre à leur œuvre par la diversité, ont adouci ou renforcé certains effets par les effets différents et ont achevé une totalité spirituelle autant que sensible. »

    Johann Wolfgang von Goethe, « Sur Laocoon », publié pour la première fois dans Propyläen, 1798

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