wright of derby

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    Je donnais mon dernier cours du lundi de la saison cet après-midi, l'occasion de laisser entrevoir aux auditeurs le rôle essentiel que Joseph Haydn va jouer dans l'apparition du romantisme musical d'une part et le contexte préromantique dans lequel il a pu évoluer lors de ses deux séjours à Londres dans les années 1790. Car si les biographes ne s'attardent pas trop sur la culture de Haydn, il est évident que, dans l'ambiance et l'esprit de ses employeurs, on se souviendra de l'extraordinaire attrait pour les arts de la famille Estherhazy, il a du être confronté à d'autres chef-d'oeuvre et d'autres idées que celles qui touchent directement à la musique.

     

     

    Haydn, Londres, Romantisme, Wright of Derby, peinture, Constable

     

     

    Raphael, Madonne Esterhazy, 1508 Collection Esterhazy 

     

    Et que dire encore de l'esprit de curiosité pour les technologies, pour la mécanique, les automates, l'anatomie,... des milieux qu'il a du fréquenter lors de ses passages dans la capitale anglaise où il fut, grâce à sa célébrité, reçu dans les milieux les plus curieux et les plus avant-gardistes. S'il a fréquenté l'élite culturelle londonienne (il fut également honoré du titre de Docteur honoris causa de l'Université d'Oxford), il a baigné dans une atmosphère novatrice qui allait bientôt générer le romantisme. L'attrait pour la nature y apparaît sans doute plus qu'ailleurs avec les œuvres particulièrement évocatrices de Joseph Wright of Derby (1734-1797), contemporain de J Haydn.

     

     

     

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     Joseph Wright of Derby. Paysage près de Bedgellert, North Wales.vers 1790-5

     

    Cet engouement pour évoquer un l’importance de la Nature dans l’éclosion d’une nouvelle esthétique allait faire des émules un peu partout en Europe dès le début du XIXème siècle. Les exemples de poèmes qui l’évoquent comme un but en soi, une substitution à la traditionnelle divinité sont très nombreux, à travers la littérature anglaise, allemande ou française. Ce bel exemple de Friedrich Hölderlin (1770-1843) devrait suffire à vous en convaincre :



    Quand je m’en allais au loin sur la lande aride
    Où montait du fond des gorges sombres
    Le chant révolté des torrents,
    Quand les nuées m’environnaient de leurs ténèbres
    Quand la tempête à travers la montagne
    Déchaînait ses rafales furieuses,
    Et que le ciel m’enveloppait de flammes
    Alors tu m’apparaissais, âme de la Nature !

    À la Nature, Poèmes de jeunesse, composés entre 1789 et 1794.



    La musique de Haydn, avant celle de Beethoven, peut y répondre avec une force exceptionnelle, comme dans ce deuxième mouvement de la Symphonie londonienne n°102 (1794) si proche déjà de la 4ème de Beethoven :

     

     

     

    C. Homme au dessus des nuage, C. D. Friedrich.jpg

    Caspar David Friedrich, Homme au-dessus des nuages, 1817




    Parfois, cependant, il nous faut une bonne dose d’esprit d’investigation et de ressenti pour déceler chez les artistes cette forme de romantisme. John Constable (1776 1837) est sans doute l’un des paysagistes anglais les plus connus du début du XIXème siècle. Il est impossible de le séparer de sa région natale qu’il va peindre toute sa vie, le Suffolk. Personnage paisible, passionné par son art et par le développement du travail sur la peinture de paysage, il donnera de nombreuses conférences entre 1833 et 1836 pour défendre ce qu’il considère comme une science de la nature, l’art pictural. « La peinture est une science et devrait être abordée comme une investigation sur les lois de la nature. Pourquoi, dès lors, la peinture de paysage ne pourrait-elle être considérée comme une branche de la physique, dont les tableaux ne seraient que les expérimentations ? » Constable (1836).

    Si ce que nous nommons le romantisme semble centrer l’art sur l’introspection et le sondage de l’âme humaine, la manière dont il perçoit la nature est tout aussi essentielle, les exemples ci-dessus en témoignent aisément. Le panthéisme ne semble cependant pas atteindre Constable. Du moins pas dans sa forme traditionnelle… ! Ce qui nous frappe à l’observation d’une des ses toiles, c’est l’impression première d’une promenade sans surprise. Les lieux qu’il nous montre, nous avons l’impression de les connaître. Pas besoin d’avoir fréquenté la région. Les toiles les plus universelles nous laissent chaque fois le même sentiment. On croirait être passé pas cet endroit des dizaines de fois.

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    A. Constable, Helmingham Dell 1825



    Tout semble familier, le ruisseau, les arbres et leurs racines, les feuillages qui annoncent l’automne, le petit pont de bois auquel il manque une partie de balustrade ressemblent à n’importe quel coin un peu bucolique que nous rencontrons au cours de nos promenades. La particularité de ce genre de tableau est qu’il ne s’y passe rien. On ne peut rien déduire, seulement laisser notre imagination deviner pourquoi le pont est endommagé, rêver à l’identité de la silhouette rouge à gauche et se dire que c’est seulement un spectateur, un promeneur, comme nous, qui a un autre angle de vue. Il semble que rien ne s’y passe. Quel contraste avec le poème de Hölderlin, la peinture de Friedrich ou encore la tempête de Beethoven !

    N’y a-t-il rien de plus à voir ? Un expert de la nature identifierait sans doute mille choses que le profane ne voit pas, mais, même pour lui, si ce n’est la justesse scientifique, aucun événement ne se produit. En fait, le paysage de Constable ignore complètement le prétexte narratif. Le paysage prend donc une valeur affective différente pour chacun d’entre nous. Nous pourrons nous ennuyer en observant l’œuvre et désirer passer à autre chose ou nous pourrons au contraire considérer l’absence d’anecdote, l’impression de déjà vu et la rigueur de la représentation comme une vision temporelle immobile et une raison de méditer.

    J’ai parlé souvent du geste et du mouvement qui cherchent à représenter le temps dans la peinture. Ici, le temps s’écoule sans mouvement, de manière uniforme et constante. C’est d’ailleurs par cette observation qu’on parvient à ressentir une absence de temps. Si nous pouvons déduire la saison par la couleur des feuilles, nous y introduisons cette notion si particulière de fin de cycle (déjà évoqué avec la musique de Brahms) et donc de temps. Un autre temps cependant, long, imperceptible dans son écoulement et résultant de l’absence de ce geste auquel nous sommes habitués. Un malaise pourrait même nous prendre, une sorte de vertige, une vision du vide. C’est là que cela devient intéressant et nous ramène à nous-mêmes.

    La manière dont nous acceptons l’immobilité est souvent typique de notre état philosophique. La promenade dans la nature nous ressource, la contemplation d’un paysage pendant de longues minutes nous transporte dans un ailleurs formidable, celui qui quitte le temps de l’homme pour entrer dans le temps de la nature. Le rythme est tout autre et il ne s’agit plus ici d’attendre qu’il se passe quelque chose ou de provoquer l’action (ce qui constitue la majorité du temps de notre vie…), il suffit de se laisser porter par la suspension de notre temps. La conséquence visuelle atteint au paradoxe, et je crois que c’est une des émotions conductrices de Constable. Les détails scientifiques, les précisions quasi photographiques s’estompent sous le coup de notre méditation.

    Comme au sein même de la nature, les couleurs deviennent des taches, les troncs des formes abstraites, les cieux génèrent une lumière qui semble changer selon la direction des nuages sous l’action du vent. Tous contribuent à créer cet autre temps que la peinture nous laisse imaginer. La nature, elle, nous le crée littéralement. Avez-vous déjà observé les variations d’éclairage d’une clairière quand des nuages passent devant le soleil…? Cerise sur le gâteau, le pont, trace inéluctable de l’action de l’homme au sein de la nature. Un pont qui défigurerait cette nature toute puissante si celle-ci ne le récupérait pas. On le devine aisément, ce pont, ancien, sans doute, car en partie détruit, est « mangé » par la nature. Il y retourne lentement et tous ses éléments s’y fondront bientôt. Allusion, métaphore de l’action du temps sur l’homme et son action, démonstration que l’homme appartient à ce cycle de la Nature érigée en divinité.

    Je crois que Constable nous conduit, dans l’histoire de la peinture vers un nouveau répertoire. Le paysage, dans son paradoxe, joue sur les couleurs, les formes et le temps. Tous se dématérialisent et annoncent de loin une forme d’abstraction que William Turner poussera bien plus loin.

     

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    W. Turner, Matin après le déluge (1843)

     

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