zilberstein

  • Concerto en la mineur

     

    Ecrit en 1868 alors qu’Edvard Grieg n’avait que vingt-cinq ans et qu’il se trouvait au Danemark avec plusieurs amis dont le dédicataire, le pianiste Edmund Neupert, le célèbre concerto en la mineur est la seule contribution au genre du compositeur norvégien. 

    Malgré la volonté affichée du compositeur de se débarrasser de l’influence allemande subie pendant ses études à Leipzig, le souvenir du concerto de Schumann (en la mineur lui aussi) est bien présent ici. Pourtant, il est indéniable que l’œuvre est parcourue par une couleur locale particulièrement forte dans les trois mouvements qui le composent. Les danses populaires telles que le Halling et le Springar constituent d’ailleurs un matériau essentiel à l’œuvre.


     

    Paysage de Norvège
     


     

    Dès les premières mesures, le ton est donné. L’œuvre sera romantique, théâtrale et virtuose. Un roulement de timbale et un grand accord orchestral introduisent le premier trait du soliste en cascades descendantes. Commence alors l’exposition orchestrale qui développe la première danse en rythmes pointés typiques du halling norvégien. Il n’a pas le temps de se développer que déjà, le piano refait son entrée en reprenant la danse, plus douce et plus lyrique. C’est lui qui l’amplifie et l’anime progressivement, l’orchestre se bornant à l’accompagner discrètement.


     

    Grieg, premier trait du piano dans son concerto
     Premier trait du piano au début du premier mouvement


     

    La seconde idée, une mélodie lyrique élégiaque émerge alors aux violoncelles suivis des bois. Le piano reprend la mélodie à son compte et l’ornemente d’un grupetto (ornement qui s’enroule sur lui-même) particulièrement expressif qui rappelle une fois de plus le concerto de Schumann. La fin de l’exposition dramatise quelque peu le discours par l’irruption des trompettes et trombones qui martèlent quelques rythmes tragiques à mettre en parallèle avec les passages sombres de Peer Gynt. Le développement évolue sur le premier thème qui passe par toutes les couleurs entre une douceur que la danse cachait et une dramaturgie toujours plus forte. Le thème s’avère alors représenter les pérégrinations de l’homme à travers l’existence. Après la ré-exposition des deux thèmes (le second, dans son aspect immuable, semble représenter un idéal de paix et de lyrisme), s’ouvre la cadence de soliste, virtuose, proche de l’écriture de Liszt. Ses nombreux passages sombres montrent une nouvelle évolution du premier thème. Au retour de l’orchestre, la conclusion est proche. Un grand trait de piano achève, par une nouvelle cascade, le premier mouvement.


     

    Page autographe du concerto de Grieg

    Page autographe du concerto



     

    L’adagio qui suit est une merveille de poésie proche d’un nocturne. La grande phrase orchestrale a quelque chose des superbes mélodies qui rempliront Peer Gynt. Les cordes, avec sourdine, proposent un moment serein, presque un choral, comme hors du temps, terni dans son conséquent (deuxième partie) par une Catabase des bassons. La fin de la phrase est quasi liturgique, comme une prière, promesse de rédemption. Avec beaucoup d’émotion, le cor fait disparaître la phrase dans un silence tout recueilli, hésitant entre majeur calme et mineur triste. Entre alors le piano qui accentue encore l’impression de nocturne. Presque impalpable, aérien, il déploie sa rêverie au-delà de l’orchestre suspendu en notes longues tenues. Si ce n’est un passage un peu plus pathétique, l’adagio baigne dans cette lumière toute nordique pour enfin s’évanouir et laisser place au final. 

    Pas de séparation entre les deux mouvements, juste un tremplin ! Clarinettes et bassons scandent ce qui va bientôt devenir le thème du rondo final, un springar (danse sautée vive). Un grand geste du piano introduit la danse en question. Typique des danses populaires par son bourdon (voir article sur le bourdon), elle s’envole à l’orchestre et alterne avec les redites du piano. C’est dans l’agitation de la danse que tout s’arrête pour laisser place à une sublime mélodie jouée par la flûte solo (le Matin de Peer Gynt n’est pas loin). Dans un tempo apaisé, le piano la reprend et l’orne de mille façons. Instant de grâce, de libération, pressentiment de l’éternité, ce chant est interrompu par le retour de la danse et sa violence (en contraste avec le passage qui précède). Une brève cadence de soliste précède le changement de tempo qui annonce la coda finale. Quasi presto, le springar s’emporte et son changement de mesure le fait vaciller, comme si le danseur, épuisé, ne parvenait plus à tenir la cadence. La chute du piano pourrait marquer la fin de l’œuvre, mais le redressement est spectaculaire. La paisible mélodie revient, transfigurée, grandiose, comme une victoire remportée sur la vie. Tout, dans cette coda évoque les grandes formes et le piano, grandiose, lui aussi déploie son dernier trait que Franz Liszt admirait beaucoup.


     

    Liszt et ses amis au piano
     Liszt et ses amis


     

    Le récit de Grieg à ce sujet est éloquent : « Je ne saurais omettre un épisode délicieux. Vers la fin du final, le second thème est repris, comme vous vous en souvenez, avec une grand puissance, fortissimo. Dans les toutes dernières mesures, lorsque la première note du premier triolet – un sol dièse – dans la partie d’orchestre se mue en sol naturel, et que sur toute l’étendue du piano se déploie une série de gammes puissantes, il (Liszt) sursauta soudain, se leva d’un bond, traversa la grande salle du monastère d’un pas théâtral, le bras levé vers le ciel, et hurla littéralement le thème à pleins poumons. Et quand arriva le sol naturel, il étendit son bras d’un geste impérieux, et s’exclama : sol, sol, non pas sol dièse ! Splendide ! Voilà comment il faut faire ! Et puis pianissimo entre parenthèses : Smetana m’a fait quelque chose de semblable l’autre jour. Finalement, il retourna au piano et joua toute la fin une fois encore. Puis il dit d’une façon étrange, pleine d’émotions : continuez, je vous le dis. Vous avez tout ce qu’il faut. Ne les laissez pas vous faire peur ». 

    Le succès de l’œuvre ne s’est jamais démenti, même si elle ne figure pas souvent au programme des concours internationaux. Le lyrisme et la verve du concerto participent à l’admiration que le public nourrit à son égard. Au-delà de ces éléments, il me semble que le concerto va plus loin que la simple démonstration pianistique. Il contient tous les éléments rhétoriques présents dans la musique de Grieg. Ceux qui voudraient se rafraîchir la mémoire peuvent relire l’article consacré à Peer Gynt : http://jmomusique.skynetblogs.be/post/5961755/solveig-eternel--feminin .


     

    Grieg, Concerto Zilberstein Järvi
     


     

    Comme souvent, dans la vaste discographie d’œuvres aussi célèbres, le choix est difficile. Cependant, une écoute à l’aveugle m’avait permis, lors d’une séance « Ecouter la musique » à l’OPL de confirmer deux choix essentiels et récents. Le premier est celui de la pianiste Lilya Zilberstein avec l’orchestre de Göteborg, dirigé par N. Järvi édité chez DGG. C’est l’enregistrement que j’utilise habituellement lorsque j’évoque le concerto de Grieg lors de mes cours et conférences. Sa clarté de jeu, l’intimité qu’elle parvient à donner aux sonorités du piano et la qualité de l’orchestre me touche vraiment. Loin de rechercher l’effet virtuose et la démonstration d’une soliste face à l’orchestre, Lilya Zilberstein varie les éclairages, se met parfois en retrait, bref, nous propose un travail musical raffiné et ciselé avec, en plus, la modestie de l’artiste face à la musique.


     

    Grieg, Concerto, Andsnes Janssons



     

    Mais la version qui était sortie de l’écoute comparée, superbe entre toutes, est celle du pianiste norvégien Leif Ove Andsnes, accompagné par l’orchestre philharmonique de Berlin, dirigé par M. Janssons publié chez EMI en 2003. Formidable sous tous les aspects, cet enregistrement me semble néanmoins un peu moins réussi dans les couleurs de l’orchestre (parfois un peu terne). C’est cependant une référence incontournable. Andsnes s’impose par ailleurs comme l’un des touts grands pianistes d’aujourd’hui et sa vaste discographie est à découvrir au plus vite. En attendant, voici un petit bout de son concerto de Grieg pris sur YouTube. Bonne écoute… !

    Attention! Comme me le signale Jean-Pierre Rousseau, j'ai commis une erreur sur l'enregistrement du concerto sorti "gagnant" de la séance d'écoute à l'OPL. Il ne s'agit pas de la version de Andsnes avec l'orchestre de Berlin, mais bien de celle antérieure du même pianiste avec l'orchestre de Bergen dirigé par D. Kitajenko et publié chez Virgin. Je n'avais pas acheté ce cd à l'époque (allez savoir pourquoi!) mais je vais l'acquérir au plus vite et le réécouter avec le plus grand intérêt. En attendant, en voici déjà l'illustration. Ceci ne remet pas en cause, bien sur, mes impressions sur la version de Berlin commentée plus haut.
    Grieg Andsnes Kitajenko


     


     

     


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